Lettre ouverte aux artistes

Email this to someoneShare on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+

Le 21 juin 2013 – Année R+C 3366

« L’art, c’est la contemplation ; c’est le plaisir de l’esprit
qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit
dont elle-même est animée. »

Auguste Rodin (1840-1917)

 

 

LETTRE OUVERTE AUX ARTISTES

De Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix

 

 Tout d’abord, il me semble important de préciser que je ne suis pas un artiste et encore moins un spécialiste en art. Aux yeux de certains lecteurs, cet aveu suffira peut-être à rendre peu crédibles les propos qui suivent, au point de ne pas aller au-delà de ces quelques lignes. D’autres, sans avoir cet a priori défavorable, ne les partageront pas, ne serait-ce qu’en partie. C’est naturellement leur droit. Dans ce cas, qu’ils les considèrent avec bienveillance et voient en eux une source de réflexion en la matière.

Dans la plupart des livres de référence, l’art est présenté comme « la création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinés à produire chez l’homme un état de sensibilité et d’éveil lié au plaisir esthétique ». Quant au mot « esthétique », on lui donne généralement pour définition : « qui a rapport au sentiment, à la perception du beau ». Cela veut dire que l’art est par essence indissociable de la notion de beauté. Or, l’expérience prouve que ce qui est beau pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres, et ce, dans toutes les branches liées à l’activité artistique : peinture, sculpture, musique, danse… De ce fait, l’idée que chacun se fait de l’art est subjective et dépend en grande partie de sa sensibilité, de ses goûts, de ses croyances, de ses convictions, de ses idéaux et de sa culture. Dans ce domaine comme dans d’autres, il existe donc des désaccords profonds, pour ne pas dire des oppositions. Il faut dire également que l’expression, la perception et la conception de l’art ont évolué au cours des âges, de sorte que ce qui était considéré comme artistique à une certaine époque ne l’est plus nécessairement aujourd’hui, et inversement.

La plupart des historiens de l’art considèrent que celui-ci est apparu dès la préhistoire, à l’époque où l’homme primitif a commencé à peindre des fresques sur les murs des grottes qu’il habitait, c’est-à-dire à partir de 50 000 ans avant notre ère. L’un des exemples les plus connus à travers le monde est probablement celui de la grotte de Lascaux, en Dordogne, dont les peintures rupestres remontent à environ 20 000 ans. A priori, nous pouvons penser que ceux qui les ont réalisées l’ont fait avant tout dans le but de représenter des scènes de leur vie courante, ce qui prouve, non seulement qu’ils étaient pleinement conscients d’être distincts de leur environnement, mais également qu’ils étaient sensibles aux expériences qu’ils vivaient au quotidien. La question que l’on peut se poser est de savoir si, en les peignant, ils ont souhaité créer quelque chose de beau. Dans l’affirmative, cela laisse supposer que la beauté est un archétype qui fait depuis longtemps partie de la conscience humaine, pour ne pas dire depuis toujours. Dans le cas contraire, cela signifie que ce sont les hommes modernes qui, d’une manière plus ou moins arbitraire, ont donné à ces peintures une valeur artistique. Pour autant, cela n’amoindrit aucunement l’esthétique qui s’en dégage et l’émotion que l’on ressent à l’idée qu’elles sont l’œuvre de nos lointains ancêtres.

En ce qui me concerne, je pense effectivement que l’art implique la volonté de manifester le beau. Pour reprendre l’expression de Joséphin Péladan, qui fut l’organisateur des Salons de la Rose-Croix tenus à Paris en 1892, il présuppose le désir d’accomplir un « geste esthétique ». Quant à Victor Hugo, il déclara : « L’art, c’est le reflet que renvoie l’âme humaine éblouie de la splendeur du beau ». Dès lors, une œuvre n’est artistique qu’à partir du moment où celui qui l’a réalisée a souhaité, certes s’exprimer, mais également et surtout manifester la beauté. De ce point de vue, il me semble évident que des Monet, Rodin, Mozart et consorts ont voulu exprimer le beau à travers ce qu’ils ont réalisé, et qu’ils l’ont fait dans le respect des règles élémentaires de l’esthétique. En cela, ils méritent à juste titre le qualificatif d’artistes. Certes, on peut ne pas aimer l’ensemble de leur œuvre ou préférer Rembrandt à Monet, Michel-Ange à Rodin, Beethoven à Mozart, etc., mais il faudrait être de mauvaise foi ou totalement ignorant sur le plan artistique pour voir en eux des imposteurs. Rappelons si besoin est que certains d’entre eux n’ont pas été reconnus de leur vivant, le plus souvent parce qu’ils étaient en avance sur leur temps ou parce que les gens de l’époque n’avaient ni la culture ni la sensibilité voulues pour apprécier leurs œuvres.

S’il est possible que le talent artistique de certains peintres, sculpteurs et musiciens du passé n’ait pas été aussi grand et exceptionnel qu’on l’a prétendu, je pense que l’art contemporain a donné et donne encore lieu à des impostures diverses. Pour reprendre un passage du Manifeste publié en 2001 par l’A.M.O.R.C., « le bruit n’est pas de la musique ; le barbouillage n’est pas de la peinture ; le concassage n’est pas de la sculpture ; le défoulement n’est pas de la danse ». Ce sont avant tout des formes d’expression qu’on est naturellement libre d’apprécier. Malheureusement, l’argent, la mode, le snobisme et le désir de notoriété exercent une influence de plus en plus pernicieuse sur l’art, ce qui explique pourquoi les dernières décennies ont enfanté nombre d’artistes qui, à mon avis, ne le sont que de nom. Dans le domaine de la peinture, il y a des dessins d’enfants qui n’ont rien à envier à certains tableaux signés de noms “d’artiste”. Comble du ridicule, on en est même venu à faire peindre des animaux, dont les “œuvres” se vendent à prix d’or. Un point noir au milieu d’une toile blanche suscite l’admiration. Des expositions ont été organisées à partir de ce que l’on trouve dans les poubelles. Des acteurs et des danseurs s’exhibent entièrement nus sur scène… Que restera-t-il de ces “œuvres” dans un siècle ? Quoi qu’on en dise, l’art ne se réduit pas au culot et encore moins à l’exhibitionnisme. Cela étant, il ne s’agit en aucun cas de réduire l’art contemporain à ces impostures, car il a donné naissance à d’authentiques chefs-d’œuvre.

Personnellement, je reste convaincu que l’art doit faire appel à l’émotion beaucoup plus qu’à la raison. Dès lors que l’on doit analyser et “décortiquer” une œuvre pour en comprendre le sens premier, on se situe davantage dans la spéculation intellectuelle que dans le sentiment artistique. Cela suppose qu’une peinture ou une sculpture doit susciter une impression d’esthétique et de beauté au moment même où on la regarde. Naturellement, on peut réfléchir ensuite sur la technique employée, mais cette réflexion n’intervient a posteriori que pour mesurer la maîtrise de l’artiste et saisir les subtilités qu’il a su exprimer. Ce principe s’applique tout aussi bien à la musique et à la danse, où le ressenti doit primer sur le réfléchi. À titre d’exemple, si l’on écoute la «Sonate au clair de lune» de Beethoven, c’est d’abord la beauté musicale de ce que l’on entend qui séduit, et non la partition qui lui sert de base ou le type de piano utilisé. De même, si le «Lac des cygnes» de Tchaïkovski constitue véritablement une œuvre d’art, c’est parce que la chorégraphie de ce ballet touche spontanément les émotions. Et si un athée est émerveillé par l’architecture d’une cathédrale, c’est parce qu’elle émeut son âme, même s’il en nie l’existence.

De ce qui précède, n’en déduisez pas que l’art n’a pas vocation à questionner et à faire réfléchir. Néanmoins, lorsqu’il le fait, je pense que ce doit être, non pas pour susciter des cogitations aussi spéculatives que stériles, mais pour induire des pensées positives et constructives, ou pour générer des idées empreintes de pureté et d’harmonie. Certains artistes disent œuvrer avant tout pour dénoncer tel problème de société ou interpeller sur tel autre, au besoin en choquant ou en mettant mal à l’aise ceux qui regardent leurs expositions ou écoutent leurs compositions. Mais de mon point de vue, exposer des cadavres, des détritus, des mégots de cigarettes et que sais-je encore, ou apostropher notre ouïe avec des vociférations ou des bruits aussi vagues que discordants, n’a rien d’artistique. Sans mettre en cause la sincérité des personnes qui se livrent à ce genre de choses, j’éprouve beaucoup de difficulté à voir en elles des artistes dignes de ce nom, d’autant que nul n’est besoin dans ce cas de maîtriser une technique ou d’avoir du talent. Cela étant, chacun est libre de les considérer comme tels et d’apprécier ce qu’elles font.

Mais que serait une peinture, une sculpture, une danse ou une pièce musicale sans ceux qui prennent le temps de la regarder ou de l’écouter ? Par extension, qui est le mieux habilité à dire qu’une création est artistique ou ne l’est pas ? Est-ce une élite (réelle ou supposée) ? Est-ce le grand public ? À chacun sa réponse. En ce qui me concerne, je pense que l’art est devenu beaucoup trop élitiste au fil du temps et qu’il est de plus en plus orienté par un petit nombre de décideurs ayant divers intérêts à le faire. Malheureusement, dans ce domaine comme dans d’autres, beaucoup de personnes se laissent manipuler, au point de se sentir parfois obligées de laisser entendre qu’elles aiment telle œuvre ou tel style, de crainte d’être considérées comme totalement ignares ou arriérées en matière artistique. Il arrive également que des artistes cèdent à ce type de manipulation et deviennent les complices d’une dérive, d’une déviance ou d’un dévoiement de l’art. On ne peut que le regretter, car eux sont censés savoir ce qu’il en est.

Il existe de nombreux courants et mouvements dans l’art, et ce, dans chacun des domaines qui lui sont propres : classique, moderne, contemporain, abstrait, concret, conceptuel, figuratif, analytique, synthétique, impressionniste, expressionniste, réaliste, utopiste, naturel, artificiel, etc. Cette pluralité est une bonne chose, car l’art ne saurait se réduire à un seul genre. Cela étant, et pour les raisons expliquées précédemment, tous ces courants et tous ces mouvements devraient avoir en commun d’exprimer la beauté. Or, tout comme nous pressentons au plus profond de nous-mêmes ce qui est bien et bon dans le comportement humain, je pense que nous sommes naturellement sensibles à ce qui est beau et vrai. C’est pourquoi Platon, en digne disciple de Socrate, exhorta les hommes à rechercher et à exprimer le bien, le bon, le beau et le vrai. De toute évidence, l’art est un moyen privilégié de le faire et de contribuer ainsi à l’élévation des consciences. Cela suppose néanmoins que les artistes eux-mêmes soient animés par le désir profond d’éveiller l’humanité à l’esthétique des sensations et des sentiments.

Si vous admettez que l’art devrait avoir pour but d’exprimer la beauté, vous conviendrez que la nature reste une référence dans ce domaine, car elle est une expression vivante de l’harmonie. C’est peut-être ce qui a fait dire à George Sand : « L’art est une démonstration dont la nature est la preuve ». Ses sons, ses couleurs et ses formes en font une œuvre d’art qui réunit tous les arts en un tout à la fois beau et cohérent. Vous noterez d’ailleurs que l’admiration dont elle est l’objet est à la fois universelle et intemporelle. Au-delà de la technique utilisée et de l’école suivie, elle a toujours inspiré les artistes, qu’ils soient croyants ou non. Cela ne veut naturellement pas dire qu’elle doit être pour eux la seule source de référence et qu’ils doivent se limiter à l’imiter. En effet, l’homme est doué d’un pouvoir d’abstraction qui lui permet de laisser libre cours à la fantaisie et de créer des œuvres issues de son imagination. Cela dit, il devrait toujours chercher à le faire dans le respect des règles d’harmonie, de mesure et de cohérence que l’on trouve aussi bien dans la nature que dans les plus hauts niveaux de la conscience humaine. Le seul moyen d’y parvenir consiste à s’élever vers le monde des archétypes et non à descendre dans celui des stéréotypes.

De mon point de vue, l’art est indissociable de la spiritualité, en ce sens qu’il devrait puiser sa source dans les niveaux supérieurs de l’âme, et non dans les méandres du mental, comme c’est trop souvent le cas. C’est précisément là que se situe la différence entre un artiste vraiment inspiré et un qui ne l’est pas. Le premier fait appel à ce qu’il y a de plus subliminal en lui ; quant au second, il ne fait souvent qu’extérioriser, voire exorciser, ses pensées, ses désirs et ses pulsions égotistes. Malheureusement, il se trouve toujours quelque personnalité connue ou influente pour s’extasier et laisser entendre qu’il s’agit de créations artistiques, d’où les impostures évoquées précédemment. Les choses étant ce qu’elles sont, l’art est devenu un produit de marketing et de consommation. On le fabrique à la demande, au mépris de la beauté et de l’esthétique qui devraient pourtant lui servir de fondements. Alors qu’il devrait être un support d’élévation culturelle et spirituelle, il est trop souvent un vecteur d’abêtissement et d’égotisme. Certes, on peut dire qu’« il en faut pour tous les goûts » et qu’une création peut être qualifiée d’artistique dès lors qu’elle est considérée comme telle par plusieurs personnes ou même par une seule. Mais n’est-ce pas la porte ouverte à tous les abus ?

Comme vous le savez sans doute, l’alchimie, pratique à laquelle certains occultistes se livraient au Moyen-Âge, était couramment désignée par l’expression « Art royal ». Elle avait pour but de transformer les métaux vils (généralement le plomb et l’étain) en or, selon un processus qui comportait plusieurs étapes (sept d’après la plupart des livres de référence). À l’issue de ce processus, les alchimistes espéraient obtenir la Pierre Philosophale qui, après avoir été réduite en poudre et projetée sur le métal en fusion, était censée transformer celui-ci en or. De nos jours, les Rose-Croix pratiquent plutôt l’alchimie spirituelle, laquelle consiste à transmuter leurs défauts (nous en avons tous) en leurs qualités opposées, afin d’exprimer ce qu’il y a de meilleur en eux et d’être ainsi une bonne compagnie pour eux-mêmes et pour les autres. Ce faisant, ils donnent tout son sens à ce que l’on appelle communément la « Beauté intérieure », dont on dit qu’elle est invisible pour les yeux. Vu sous cet angle, on peut dire que le plus noble et le plus utile des arts est celui qui consiste pour tout être humain à révéler ce qui est beau en lui.

Au regard de l’ontologie rosicrucienne, ce qu’il y a de plus beau en tout être humain n’est autre que son âme, c’est-à-dire l’essence spirituelle qui l’anime. Celle-ci est pure et parfaite en essence, mais nous n’en avons pas conscience objectivement. Si nous vivons sur Terre, c’est précisément dans le but de conscientiser cette pureté et cette perfection latentes, et de les manifester à travers nos pensées, nos paroles et nos actions. Autrement dit, c’est pour évoluer graduellement vers l’état de Sagesse, appelé « état Rose-Croix » dans la Tradition rosicrucienne. Chacun de nous doit donc être un artiste pour lui-même et s’évertuer à réfléchir la beauté de son être intérieur. En termes allégoriques, cela revient pour tout individu à rechercher et à exprimer dans son comportement la beauté absolue du Grand Architecte, du Grand Artisan, du Grand Artiste de l’Univers…

Dans les liens de la beauté et de l’esthétique.

Sincèrement.

 

Serge Toussaint
Grand Maître de l’Ordre de la Rose-Croix

Lire l’original de cette lettre (Pdf)

Email this to someoneShare on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+