Lettre ouverte aux Martinistes

LETTRE OUVERTE AUX MARTINISTES

de Serge Toussaint,

Grand Maître de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix

Grand Maître de l’Ordre Martiniste Traditionnel

 

Chers membres,

Il y a quelques années, j’ai adressé une lettre ouverte aux membres de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, afin de partager avec eux des réflexions sur leur affiliation rosicrucienne, tout en prenant à témoin des personnes qui n’en font pas partie. J’ai pensé que c’était une manière de montrer ce qu’il en est des relations qui existent entre Rosicruciens et Rosicruciennes, et si besoin était de démystifier leurs préoccupations, leurs centres d’intérêt et les idéaux qui les animent. Sachant que nombre d’entre eux sont également affiliés à l’Ordre Martiniste Traditionnel, il m’a semblé utile de m’adresser aux Martinistes qu’ils sont, là aussi dans un esprit d’ouverture vis-à-vis de ceux et de celles qui ne le sont pas, et dans le but de lever le voile sur un mouvement philosophique relativement peu connu.

Tout d’abord, et comme je viens de le préciser, cette lettre ouverte s’adresse avant tout aux membres de l’Ordre Martiniste Traditionnel. En effet, il existe d’autres mouvements ou groupuscules martinistes, mais elle n’est pas destinée à ceux qui en font partie, étant entendu que certains parmi eux la liront peut-être. En outre, et afin d’éviter toute polémique, je me garderai de citer ces autres mouvements ou groupuscules et d’émettre un quelconque jugement à leur sujet, d’autant que je ne les connais pas tous. C’est là éventuellement l’affaire des historiens de l’ésotérisme, ce que je ne suis pas. En revanche, je sais que l’O.M.T. est considéré comme l’un des plus sérieux en la matière, et que sa légitimité et son authenticité traditionnelles ne font aucun doute. Nombre de documents officiels figurant dans ses archives permettent d’ailleurs de certifier et d’authentifier la filiation qui lui est propre.

À propos des archives de l’Ordre Martiniste Traditionnel, je peux vous assurer qu’elles sont vraiment conséquentes et que nous nous faisons un devoir, au niveau de la Grande Heptade, de les enrichir continuellement à travers des acquisitions aussi rares que variées. Outre de nombreux livres anciens liés au Martinisme, ces archives contiennent plusieurs fonds très intéressants. J’en nommerai quelques-uns : fonds Philippe Encausse, Gérard Encausse (Papus), Charles Barlet (Albert Faucheux); Stanislas de Guaita, Augustin Chaboseau, Louis-Claude de Saint-Martin, Kirchberger, F.U.D.O.S.I., etc. Chacun de ces fonds contient des lettres, des photographies, des manuscrits, des chartes, des certificats, des diplômes et des documents divers. L’une de nos dernières acquisitions est le fonds comportant des correspondances entre Saint-Martin et le baron Kirchberger, dont certaines sont inédites. Il est possible de les consulter sur place, après avoir pris rendez-vous, en présence des archIvistes.

Puisque vous êtes membres de l’O.M.T., je suppose que vous avez pris le temps de vous renseigner sur son histoire, que ce soit en consultant son site internet (www.martiniste.org) ou en lisant la brochure « Lumière Martiniste ». Le cas échéant, vous pouvez également prendre connaissance de la revue « Spiritualité et Société » consacrée au Martinisme, publiée en janvier 2019. Sans entrer dans les détails, l’O.M.T. prend sa source dans l’Ordre Martiniste fondé en 1891 par Papus et Augustin Chaboseau, que ce dernier réactiva en 1931 avec l’aide de Victor-Émile Michelet et de Lucien Chamuel. Ils lui donnèrent alors le nom d’« Ordre Martiniste Traditionnel », afin de le distinguer des quelques mouvements fondés par des personnes qui prétendaient abusivement être les successeurs de Papus. Après avoir fonctionné en toute indépendance pendant plusieurs années, il œuvra sous le parrainage de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, ce qui est toujours le cas actuellement. C’est grâce à ce parrainage que l’O.M.T. a pu se développer autant, au point de devenir le mouvement martiniste actuellement le plus dynamique.

Une précision avant de poursuivre : contrairement à ce que beaucoup de chercheurs pensent à tort, il n’est pas nécessaire d’être membre de l’A.M.O.R.C. pour s’affilier à l’O.M.T. C’est ainsi qu’un non-Rosicrucien peut le faire. Dans ce cas, il y a néanmoins une restriction, à savoir qu’il reçoit chez lui l’enseignement martiniste sous forme de manuscrits (ou y a accès par internet), mais n’est pas habilité à fréquenter les Organismes locaux (Heptades ou Ateliers, selon le nombre de membres qui en font partie). Cette règle s’explique par le fait que les réunions martinistes (conventicules) ont quasiment toujours lieu dans les locaux des Organismes rosicruciens, ce qui implique pour les Martinistes qui s’y rendent d’être familiarisés avec le fonctionnement de l’A.M.O.R.C. Naturellement, tout Martiniste non Rosicrucien a la possibilité, à quelque moment que ce soit, d’opter également pour une affiliation rosicrucienne ; c’est d’ailleurs ce qui se produit régulièrement.

Par expérience, je sais que ce n’est pas l’histoire de l’Ordre Martiniste Traditionnel qui intéresse le plus ses membres, mais l’enseignement qu’il perpétue, lequel est accessible sous une forme écrite ou (et) sous une forme orale. D’une manière générale, et comme ils le savent, cet enseignement traite de sujets faisant partie de ce que l’on désigne sous le nom générique d’« ésotérisme occidental », lequel intègre l’ésotérisme judéo-chrétien : la Kabbale, les étapes de la Création, la chute de l’Homme, le Grand Architecte de l’Univers, l’Ancien Testament, le Nouveau Testament, les Évangiles apocryphes, la Jérusalem céleste, la Sophia, les chœurs angéliques, etc. Si je précise « ésotérisme », c’est parce que ces sujets sont étudiés sous un angle, non pas religieux, mais mystique. Autrement dit, ce qui en est dit s’inscrit dans une quête de connaissances et non dans un système de croyances. Il en résulte que les explications données n’ont rien de dogmatique et ne concordent pas nécessairement avec les “canons” de l’Église chrétienne.

Si vous n’êtes pas Martiniste, ne déduisez pas des remarques précédentes que le Martinisme s’adresse uniquement à ceux et celles qui ont des accointances avec le Judaïsme et le Christianisme. L’O.M.T. compte parmi ses membres des Musulmans, des Bouddhistes et, d’une manière générale, des personnes appartenant à toutes les religions existantes. Mais La grande majorité de ses membres ne suivent en fait aucune religion ; ils ont simplement en commun d’être spiritualistes et de s’intéresser à l’ésotérisme occidental, lequel, comme je l’ai indiqué, intègre l’ésotérisme judéo-chrétien. En cela, l’Ordre Martiniste Traditionnel est une fraternité universelle et cosmopolite, ouverte à ceux et celles qui sont en quête de connaissance et de sagesse. C’est ce qui explique qu’il est actif dans le monde entier, étant entendu que son enseignement est identique dans tous les pays où il est présent.

Pour des raisons évidentes, l’enseignement martiniste se réfère également aux ouvrages de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), parmi lesquels : « Des erreurs et de la vérité », « L’Homme de désir », « Le Nouvel Homme », « Le ministère de l’Homme-Esprit», « Ecce Homo», «L’esprit des choses », etc. Il ne peut en être autrement, car le Martinisme ne peut se concevoir indépendamment de celui qui rédigea la plupart de ses ouvrages sous le pseudonyme de « Philosophe Inconnu ». Cela étant, dans l’Ordre Martiniste Traditionnel, il n’est pas considéré comme un « Maître à penser », au sens dogmatique de cette expression. Autrement dit, s’il est une source d’inspiration et un exemple à suivre pour ses membres, il ne fait pas l’objet d’un culte personnel. Lui-même, de son vivant, ne se prêta jamais à un tel culte et fit preuve d’une grande humilité, ce qui lui valut le respect de ceux et celles qui le fréquentaient. Ses livres doivent donc être considérés comme une base de réflexion et de méditation, et non comme l’expression de la Vérité divine, laquelle est inaccessible en essence.

Parmi les livres écrits par Louis-Claude de Saint-Martin, il en est trois qui, de mon point de vue, résument sa doctrine et expriment la voie que tout Martiniste doit suivre pour se réaliser sur le plan spirituel. Tout d’abord, « L’Homme de Désir » (1790), dans lequel il exalte ce qu’il y a de meilleur en l’Homme et met en évidence ce qui l’incite un jour où l’autre à désirer connaître Dieu et s’unir à Lui. Ensuite, « Le Nouvel Homme » (1792), qui explique comment procéder pour mourir au « vieil Homme » et renaître au « nouvel Homme », et par là même sortir définitivement de la « forêt des erreurs ». Enfin, « Le Ministère de l’Homme Esprit » (1802), dans lequel le Philosophe Inconnu explique comment opérer pour contribuer à la régénération de toute l’humanité et à sa réintégration définitive dans le Monde divin. En fait, ces trois livres exposent en quelque sorte les trois étapes qui marquent le cheminement de tout être humain vers l’état de sagesse, but ultime qu’il doit s’évertuer à atteindre ici-bas. Naturellement, il faut les lire en tenant compte du fait qu’ils ont été écrits il y a plus de deux siècles et qu’une trans- position à notre époque est nécessaire.

Un autre personnage important occupe une place privilégiée dans le Martinisme : Martinès de Pasqually (1727?-1774). Louis-Claude de Saint-Martin voyait en lui son premier instructeur, le second ayant été Jacob Boehme (1575-1624), dont il traduisit les livres. Si Martinès de Pasqually est lui aussi indissociable du Martinisme, c’est parce qu’il rédigea un ouvrage qui fait désormais partie intégrante de la Tradition martiniste : « Le Traité sur la réintégration des êtres ». Précisons qu’il mourut avant d’en avoir achevé l’écriture. D’une manière générale, il présente dans ce livre sa conception des origines de la Création et de la chute de l’Homme. Selon lui, l’humanité s’est retrouvée plongée dans le monde matériel en raison de la prévarication de certains des êtres que Dieu avait émanés de Lui-même à l’origine, dans   l’« Immensité divine ». Pour retrouver sa condition première et l’état de félicité qui était le sien, elle doit se purifier et se régénérer graduellement, prélude à sa réintégration dans le Monde divin. En raison de son importance, ce livre fait l’objet d’une étude approfondie dans le premier degré de l’Ordre Martiniste Traditionnel.

À propos de Louis-Claude de Saint-Martin et de Martinès de Pasqually, une “polémique” existe de nos jours entre historiens de l’ésotérisme et spécialistes du Martinisme, quant à la question de savoir si le Martinisme se rattache plutôt au Philosophe Inconnu ou à son premier instructeur. Je sais que les membres de l’Ordre Martiniste Traditionnel ne se sentent pas vraiment concernés par ce débat ; c’est mon cas également, car ce point me semble tout à fait secondaire par rapport à ce qui fait la valeur de l’enseignement martiniste. En ce qui me concerne, mon cœur et mon âme m’inclinent à pencher vers Louis-Claude de Saint-Martin, car l’héritage spirituel et philosophique qu’il nous a transmis à travers ses ouvrages me semblent beaucoup plus conséquent que celui que nous avons reçu de Martinès de Pasqually, dont l’œuvre se limite à un livre inachevé. Par ailleurs, on ignore quasiment tout de sa vie et de la source où il puisa ses “révélations”. Rappelons également que l’Ordre des Élus Coëns, qu’il fonda entre 1754 et 1767, intégrait des pratiques magico-théurgiques que le Philosophe Inconnu lui-même désapprouva.

Régulièrement, certains d’entre vous, membres de l’Ordre Martiniste Traditionnel, me font part de leur grande difficulté à comprendre le « Traité sur la réintégration des êtres », et ce, malgré les explications données à son sujet dans les manuscrits du premier degré. Il y en a aussi qui me confient ne pas se sentir intéressés par ce livre, et même ne pas adhérer aux explications données sur les origines de la Création et la chute de l’Homme. Il est un fait qu’il est quelque peu abscons et difficile à comprendre sur le plan purement intellectuel. Je comprends également que l’on puisse ne pas souscrire à son contenu. Au risque de vous étonner, je fais d’ailleurs partie de ceux et de celles qui voient plutôt dans cet ouvrage une vue de l’esprit, certes intéressante et respectable, mais pas nécessairement conforme à la Vérité. Personnellement, je me sens beaucoup plus en résonance avec ce qui est dit à ce sujet dans l’enseignement rosicrucien. Pour autant, je n’ai pas le sentiment d’être un “mauvais” Martiniste ; en revanche, je suis peut-être un “mauvais” Martinésiste…

Comme j’ai souvent eu l’occasion de le rappeler lors de Convents martinistes, ce serait une grave erreur de réduire le Martinisme au « Traité » de Martinès de Pasqually. Dans l’Ordre Martiniste Traditionnel, son étude, abordée dès le premier degré, ne couvre d’ailleurs “que” quatre manuscrits sur vingt-deux, ce qui veut dire que nombre d’autres sujets sont étudiés dans ce degré et ceux qui lui font suite. Et en ce qui me concerne, j’ai pris à l’époque beaucoup plus de plaisir et d’intérêt à étudier la Kabbale, la science des nombres, la symbolique céleste, les textes apocryphes, le Livre de l’Homme, les cycles de l’Humanité, etc. Par ailleurs, il me semble important d’insister sur le fait que l’enseignement martiniste n’est en aucun cas dogmatique, de sorte que chacun est entièrement libre d’adhérer ou non aux explications données. S’il en est ainsi, c’est précisément parce que le Martinisme, tel qu’il s’exprime à travers l’O.M.T., n’est pas une voie de croyance ; il privilégie la réflexion personnelle et ne s’oppose pas à l’esprit critique.

L’un des dangers, sur le Sentier martiniste, est de tomber dans le piège de l’intellect. En effet, les sujets étudiés donnent lieu à des explications qui nécessitent une certaine réflexion, ce qui est le cas pour tout enseignement, de quelque nature qu’il soit. Certains de ces sujets, en raison de leur caractère hiératique, symbolique ou cosmogonique, font appel à l’abstraction et à la conceptualisation. Le risque existe alors de vouloir les “mentaliser” et en faire l’objet d’une cogitation purement intellectuelle. De mon point de vue, l’idéal en la matière est, certes de réfléchir intellectuellement sur les notions abordées, mais aussi et surtout d’ouvrir notre cœur et notre âme aux émotions qu’elles suscitent en nous. Que nous en ayons conscience ou non,  il existe en l’être humain une forme de perception et d’intellection qui est inhérente à l’âme elle-même, et qui, par conséquent, transcende la raison et le mental. À ce propos, rappelons le conseil de Louis-Claude de Saint-Martin : « Ce n’est pas la tête qu’il faut se casser, mais le cœur. » On dit d’ailleurs que le Martinisme est une « voie cardiaque », ce qui est significatif.

Un tout autre point maintenant : régulièrement, la question m’est posée de savoir s’il est mieux d’étudier l’enseignement martiniste chez soi, à l’aide des manuscrits conçus à cet effet, ou de se rendre dans une Heptade ou un Atelier (l’Heptade comporte plus de membres que l’Atelier). Au regard de la Tradition martiniste, la méthode la plus authentique est la seconde, car elle est fondée sur une transmission orale ponctuée par des initiations (une par degré) qui font du récipiendaire un maillon de la filiation martiniste, telle qu’elle se perpétue depuis Louis-Claude de Saint-Martin. Par ailleurs, elle s’inscrit dans un travail collectif mené dans un cadre rituel particulièrement inspirant. Cela étant, il n’est pas toujours possible, pour des raisons diverses, de fréquenter une Heptade ou un Atelier. Dans ce cas, l’étude individuelle présente tout son intérêt, sachant que le contenu et la durée de l’enseignement sont les mêmes. Certains membres conjuguent les deux méthodes, ce qui leur permet d’approfondir chez eux les manuscrits qui leur ont été lus lors des réunions collectives et qu’ils n’ont pu qu’écouter.

Mais le Martinisme ne se réduit pas à un enseignement, aussi inspirant soit-il. C’est également une philosophie, c’est-à-dire une façon d’être et d’appréhender l’existence. Cette philosophie peut se résumer à un précepte que nous connaissons tous : « Ne faites pas aux autres ce qui vous ne voudriez pas qu’ils vous fassent » et, par extension, « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent ». Comme chacun sait, ce précepte fait aussitôt penser à Jésus, car il en fit l’un des fondements de son enseignement. Mais sa vie et son œuvre ne sauraient être la “propriété exclusive” de l’Église chrétienne, qu’elle soit catholique, protestante, orthodoxe ou autre. De son vivant, lui-même ne chercha aucunement à fonder une religion ou à établir un culte voué à sa personne. Ce qu’il souhaita, c’est que la sagesse qu’il exprima à travers ses sermons et son comportement rayonnent à travers le monde, dans l’intérêt de tous les êtres humains, quelles que soient leur race, leur nationalité, leur culture… Fidèles à ce souhait, les Martinistes s’inspirent de cette sagesse pour conduire leur vie et contribuer à l’amélioration de l’humanité.

S’il est un fait que les Martinistes éprouvent un grand respect à l’égard de Jésus, ils ne voient pas en lui ce que l’Église chrétienne en dit. En particulier, ils ne considèrent pas qu’il a été, est et sera à jamais le « fils unique de Dieu ». De même, ils ne l’assimilent pas à Dieu Lui-même, d’autant que Celui-ci n’a rien d’un Être anthropomorphique susceptible d’engendrer un être humain. Enfin, ils se sentent libres d’adhérer ou non au dogme fondamental du Christianisme : le résurrection du Christ. En ce qui me concerne, et là encore au risque d’étonner certains Martinistes, je considère que le plus important concernant Jésus n’est pas de savoir s’il est mort sur la croix et s’il a ressuscité, mais l’exemple de sagesse qu’il donna tout au long de son ministère et le très haut niveau de spiritualité qui fut le sien. C’est aussi l’amour inconditionnel qu’il éprouva à l’égard de tous les êtres humains, mais aussi des animaux et de la nature en général, au point de nous engager à aimer ceux qui ne nous aiment pas, et même nos ennemis. Assurément, c’est là la marque d’un être exceptionnel. Et puisqu’il affirma que nous-mêmes pouvons faire ce qu’il a fait, il incarna l’idée que nous sommes tous perfectibles, et donc capables de nous transcender pour exprimer ce qu’il y a de meilleur, pour ne pas dire de plus divin, en nous.

Assurément, Jésus fut un humaniste d’exception, en ce sens qu’il mit le bien-être et le bonheur de tous les êtres humains au centre de ses préoccupations. En cela, même un athée pourrait adhérer à son message, à condition, naturellement, que lui-même fasse de l’humanisme le fondement de son existence. Par ailleurs, on peut considérer qu’il fut le premier à énoncer le principe de la laïcité : « Il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Autrement dit, il ne faut pas mélanger ce qui concerne le temporel et le matériel, avec ce qui concerne l’intemporel et le spirituel. Il ne fait pourtant aucun doute que Jésus était profondément spiritualiste et que son plus cher désir était de voir ses contemporains mener une vie spirituelle (pas nécessairement religieuse). Vous noterez également qu’il ne chercha jamais à convaincre quiconque d’adhérer à son message ou de croire en lui. Il savait parfaitement que la foi ne s’impose ni ne se décrète. Elle est un élan du cœur et de l’âme qui ne peut que jaillir du plus profond de chacun ; « Heureux quiconque a la foi ! » aurait pu être sa devise en la matière.

Précisément, qu’en est-il de la foi martiniste ? D’une manière générale, elle repose sur l’idée que nous possédons tous un « germe divin » et que nous devons faire fructifier ce germe, jusqu’à manifester à travers notre comportement la sagesse qu’il contient à l’état latent. Tout être humain qui y parvient devient une pure expression de la Perfection divine et, par là-même, un « agent de la Divinité». Dès lors, il peut être assuré, à l’issue de son incarnation, de réintégrer définitivement le monde spirituel et de recouvrer l’état qui était le sien avant la « chute ». Étant donné qu’un tel but ne peut être atteint en une seule vie, il est pour moi évident que ce processus de réintégration est indissociable d’une doctrine à laquelle adhèrent la plupart des membres de l’Ordre Martiniste Traditionnel : la réincarnation. À ce propos, rappelons que les premiers Chrétiens admettaient cette doctrine, ce qui laisse supposer que Jésus lui-même y souscrivait. Malheureusement, au VIe siècle de notre ère, elle fut rejetée lors du deuxième concile de Constantinople, et c’est probablement à cette époque que les Pères de l’Église officialisèrent le dogme de la « résurrection des corps ». Personnellement, je le regrette profondément.

Mais les Martinistes ne se limitent pas à œuvrer à leur régénération spirituelle. En tant qu’humanistes, ils ont à cœur également de contribuer à l’émergence d’une nouvelle humanité, c’est-à-dire éprise de fraternité et soucieuse de vivre en paix. Par ailleurs, considérant que tous les êtres humains sont des âmes sœurs ayant à la fois la même origine et la même destinée, ils s’efforcent de mettre en pratique l’idéal d’amour prôné par Jésus et s’emploient à se comporter, non pas comme des hommes et des femmes résidant dans tel pays, mais comme des citoyens et des citoyennes du monde. Bien que laïcs, ils nourrissent également l’espoir que l’humanité se tourne graduellement vers une spiritualité universelle non religieuse, fondée sur des relations harmonieuses entre le Divin, la Nature et l’Homme. Alors, le Ternaire si cher aux Anciens sera rétabli pour le plus grand bonheur de tous. C’est sur cette belle perspective que je conclurai cette lettre ouverte. Si vous le jugez utile, je vous invite à la partager, que vous soyez d’ailleurs membres ou non de l’Ordre Martiniste Traditionnel.

Et comme le veut notre formule traditionnelle, « Que la Lumière éternelle de la Sagesse divine vous éclaire à jamais ! ».

Avec mes pensées les plus fraternelles.

Serge Toussaint

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