Lettre ouverte aux parents que nous sommes, avons été ou serons

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Le 13 juillet 2012 – Année R+C 3365

 « De tous les arts, l’éducation est le plus spirituel, car il s’applique sur des âmes
en voie d’évolution et conditionne le futur de l’humanité
. »
Pythagore (VIe siècle avant Jésus-Christ)

Lettre ouverte aux parents que nous sommes, avons été ou serons

Depuis longtemps, et peut-être parce que j’ai enseigné plusieurs années, l’éducation est un sujet qui me préoccupe et auquel je m’intéresse. Or, force est de constater qu’elle est en perdition. Nous sommes d’ailleurs de plus en plus nombreux à dire qu’il n’y a plus de respect, que l’incivilité se généralise, que la violence se banalise, que l’incivisme est devenu une culture, etc. Or, rappelons les paroles de Platon, alors que se profilait la décadence de la civilisation grecque :

« Lorsque les parents s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les enfants ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors, c’est là en toute beauté et en toute jeunesse le début de la tyrannie. »

Cette lettre ouverte ne vise aucun but moraliste ou moralisateur. Elle n’a pas non plus de visée fascisante ou réactionnaire. Son objectif est plutôt de partager avec vous des idées générales sur l’éducation. Peut-être serez-vous en désaccord avec elles ? C’est votre droit, mais au moins auront-elles suscité la réflexion sur un sujet qui nous concerne tous, à savoir le devenir de nos enfants et, par là même, l’avenir de la société et de l’humanité dans son ensemble.

Tout d’abord, il me semble important d’établir une distinction entre l’éducation et l’instruction, car on a tendance à confondre les deux. Éduquer un enfant, c’est lui inculquer des valeurs civiques et éthiques, afin qu’il se comporte aussi dignement que possible dans son milieu familial et dans la société. Chacun devrait convenir que c’est avant tout aux parents d’assumer ce rôle et cette responsabilité, d’autant que ce sont eux qui, en règle générale, passent le plus de temps avec leurs enfants et connaissent le mieux leur personnalité.

Instruire un enfant, c’est lui transmettre des connaissances en vue de contribuer à sa culture générale, puis de le préparer à entrer dans le monde professionnel et ce que l’on appelle communément la « vie active ». Cette mission revient aux enseignants qui, en principe, ont les compétences nécessaires, tant sur le plan théorique que pratique. J’ai d’ailleurs toujours pensé que l’appellation « Éducation Nationale » n’était pas appropriée en France, et qu’il serait préférable de parler d’« Instruction Nationale » ou d’« Instruction Publique », ce qui éviterait toute ambiguïté.

Les remarques précédentes ne doivent pas laisser supposer que les enseignants n’ont pas à intervenir sur le plan éducatif, mais ce n’est pas leur responsabilité première. Malheureusement, nombre de parents se déchargent sur eux pour éduquer leurs enfants, incapables qu’ils sont de le faire eux-mêmes, le plus souvent parce qu’ils n’en ont pas la volonté ou parce qu’ils n’ont plus les repères nécessaires. J’ajouterai que si les élèves étaient plus disciplinés, ceux et celles qui sont chargés de les instruire auraient moins de difficultés à le faire et seraient plus efficaces, de sorte qu’il y aurait moins d’échecs scolaires.

À ce stade de notre réflexion, la question qui se pose est de savoir pourquoi nous en sommes arrivés à ce point critique en matière d’éducation. Il n’y a pas de réponse absolue, dogmatique et définitive à cette question. En revanche, ce qui me semble évident, c’est que nous sommes passés en quelques décennies d’une autorité sclérosante et parfois brutale à une permissivité libertaire. Parallèlement, les droits ont supplanté les devoirs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix a rédigé en 2005 une « Déclaration rosicrucienne des devoirs de l’Homme », qui a été publiée dans des revues et des journaux de premier plan.

Que l’on ne se méprenne pas : il est légitime, pour tout citoyen, d’avoir des droits et de les revendiquer s’il n’en bénéficie pas, dès lors, naturellement, que cela se justifie. En cela, la « Déclaration universelle des droits de l’Homme » reste à la fois une référence et un guide dans ce domaine. Mais comme Pythagore le disait déjà à son époque, l’harmonie et le bon fonctionnement d’une société reposent sur un équilibre entre les droits et les devoirs de chacun. Lorsque cet équilibre est rompu, la discorde, pour ne pas dire l’anarchie, s’instaure. Puis la dictature fait tôt ou tard son apparition, avec ce qui en résulte en termes de répression et de suppression des libertés.

Précisément, la nécessité d’équilibrer les droits et les devoirs est essentielle en matière d’éducation. En effet, il est très important d’expliquer aux enfants qu’il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas, que ce soit d’ailleurs à l’égard d’eux-mêmes ou d’autrui. Cela suppose de poser des interdits, ce qui est devenu “politiquement incorrect” depuis que d’aucuns ont scandé qu’il fallait “interdire d’interdire” et donc s’autoriser à tout autoriser, ce qui revient à tout laisser faire. Un demi-siècle plus tard, chacun peut constater les effets produits par ce genre de préceptes idéologiques.

Certes, il est plus facile de dire « oui » que de dire «non», mais contrairement à ce que pensent de nombreux parents, tout céder à leurs enfants, comme cela est devenu courant, ne garantit aucunement d’être davantage aimés par eux. Souvent même, et au-delà des apparences, ils interprètent cette permissivité comme un manque d’intérêt et même d’affection à leur égard. Quoi qu’il en soit, leur laisser croire que tout est possible est à la fois démagogique et irresponsable, car devenus adolescents puis adultes, ils seront confrontés à des obligations et à des interdictions.

Quelles sont donc les valeurs civiques et éthiques que nous devons inculquer à nos enfants ? La plus importante, me semble-t-il, est le respect d’autrui, sans lequel la vie en société ne peut être harmonieuse. Au risque de paraître quelque peu rétrograde, savoir dire « bonjour », « au revoir », « s’il vous plaît », « merci », « excusez-moi », etc., sont autant de convenances qui permettent d’avoir de bonnes relations avec les autres. De même, aider un aveugle à traverser la rue, porter le sac chargé d’une personne âgée, laisser sa place à un adulte dans le train ou le car, couper son téléphone portable dans les transports en commun ou lors d’une réunion, etc., sont des actes civiques auxquels il faut sensibiliser les enfants.

Quant aux valeurs éthiques que nous devons leur transmettre, elles correspondent à celles qui entrent dans ce que l’on appelait autrefois la «morale». Si je précise « autrefois », c’est parce que ce mot, associé pendant des siècles à la religion, a subi un tel rejet que le seul fait de s’y référer confine désormais à la “ringardise”. De nos jours, il est même en vogue d’être amoral, si ce n’est immoral. Pourtant, la morale, au sens non religieux mais philosophique du terme, désigne tout simplement le respect de soi-même, d’autrui et de l’environnement. Chacun, quelles que soient ses croyances religieuses et ses opinions politiques, devrait pouvoir faire sienne cette définition.

Nous avons dit précédemment ce qu’il en est du respect d’autrui. Appliqué à l’éducation, le respect de soi consiste à faire en sorte que les enfants aient une bonne hygiène de vie : ne pas fumer, ne pas se droguer, ne pas boire d’alcool, ne pas s’éterniser au téléphone portable ou devant l’écran de la télévision ou de l’ordinateur, se coucher à des heures raisonnables, etc. ; autant de comportements auxquels il faut sensibiliser les enfants, en leur expliquant en quoi c’est dans leur intérêt présent et futur. Cela suppose de faire preuve d’autorité si nécessaire et de savoir leur dire « non ».

À propos d’autorité, peut-être est-il nécessaire de préciser qu’elle ne consiste pas à créer des rapports de force avec nos enfants et à “profiter” de notre statut de parents pour les obliger à se conformer à ce que nous leur demandons de faire ou de ne pas faire. Agir ainsi à leur égard s’apparente à de l’autoritarisme, lequel constitue en lui-même un abus de pouvoir et un aveu de faiblesse. Ce qu’il faut, c’est communiquer avec eux et leur expliquer en quoi il est bien pour eux de respecter telle ou telle demande de notre part. S’ils n’en tiennent pas compte, il faut alors sévir et au besoin punir, non pas à des fins répressives, mais dans un but éducatif.

En ce qui concerne le respect de l’environnement, il se situe à deux niveaux : le milieu sociétal et le milieu naturel. Dans le premier cas, il s’agit d’apprendre aux enfants à respecter les biens privés et publics (habitations, matériel urbain, voirie, etc.). En effet, comment tolérer que des maisons soient taguées, des abris de bus détériorés, des pancartes arrachées, etc. ? Dans le second cas, il s’agit de les amener à respecter la nature et même à l’aimer. En cela, l’écologie fait partie intégrante de l’éducation et repose plus que jamais sur les jeunes générations. Il est évident que si rien n’est fait dans ce domaine, l’humanité se condamne à disparaître.

Mais de mon point de vue, l’éducation doit inclure une dimension encore plus élevée que je qualifierai de « spirituelle ». En effet, elle a également pour but d’éveiller chez les enfants des qualités comme la patience, la tolérance, le courage, la générosité, l’intégrité, la non-violence, etc. En effet, ce sont ces qualités qui font la valeur et la dignité de l’être humain. Socrate, considéré comme le « père de la morale », les désignait sous le nom de «vertus» et voyait en elles des attributs de l’âme. Par ailleurs, il pensait que tout individu les possède à l’état latent mais doit les développer, afin de les rendre manifestes dans son comportement.

D’un point de vue philosophique, l’éducation ne se limite donc pas à inculquer des valeurs civiques et éthiques aux enfants. Elle consiste également à les éveiller aux vertus qui sommeillent en eux. L’idéal en la matière est de les élever dans l’idée que tout être humain possède une âme et que le but fondamental de la vie est de rendre cette âme toujours meilleure. Cela suppose d’opter pour une approche spiritualiste de l’existence et d’admettre la présence en nous d’un principe divin. C’est ce qui fit dire à Khalil Gibran que les enfants ne sont pas nos enfants, mais des âmes qui nous sont confiées par la Vie.

Que nous soyons spiritualistes ou non, reconnaissons que l’orgueil, la jalousie, la convoitise, la violence, l’intolérance, etc., n’apportent rien de bon à la société, mais génèrent la discorde entre les citoyens. En fait, ce sont ces défauts de la nature humaine qui sont à l’origine de l’état chaotique du monde. À titre d’exemple, si des millions d’enfants ne mangent pas à leur faim, c’est en grande partie parce que l’égoïsme l’emporte largement sur la générosité dans les comportements individuels et collectifs. De même, s’il y a tant de conflits et de guerres dans le monde, c’est parce que les êtres humains, dans leur ensemble, agissent sous l’impulsion des aspects les plus négatifs de leur ego. À contrario, cela veut dire qu’il ne dépend que de nous de vivre en paix et d’entretenir des relations fraternelles avec tous les êtres.

De toute évidence, l’avenir du monde sera ce que les adultes d’aujourd’hui mais également leurs enfants en feront. Aussi, posons-nous la question : que souhaitons-nous à court, moyen et long terme pour le pays dans lequel nous vivons et pour l’humanité dans son ensemble ? Beaucoup parmi nous, sinon tous, répondront : la paix, la fraternité, la concorde, la prospérité, le bonheur, le bien-être, etc. Or, nous savons que cela n’est possible qu’en apprenant à exprimer le meilleur de nous-mêmes et en apprenant à nos enfants à le faire également. À défaut d’être spiritualiste, cela implique au moins d’être humaniste. Or, l’humanisme, au sens civique et éthique du terme, n’est pas inné dans le comportement humain ; il doit être éveillé, ce qui, à nouveau, pose tout le problème de l’éducation.

Au début de cette lettre ouverte, j’ai insisté sur le fait que l’éducation est de la responsabilité des parents et non des enseignants. Cela dit, les parents et les adultes en général ont tellement perdu les repères voulus pour éduquer correctement leurs enfants qu’il est devenu nécessaire d’enseigner le civisme et l’éthique dans les écoles, et ce comme une matière, non pas secondaire, mais principale. Ainsi, nous leur (re)donnerons le sens des valeurs qui fait souvent défaut aux adultes et en ferons de futurs citoyens respectueux d’eux-mêmes, des autres et de l’environnement. Il ne s’agit pas là d’une position politique ou idéologique, mais d’une simple mesure de bon sens…

Parallèlement à l’instruction civique et éthique qu’il est devenu nécessaire de réintroduire dans les programmes scolaires, les parents que nous avons été, sommes ou serons doivent donner l’exemple aux enfants et aux adolescents : être nous-mêmes polis, courtois, disciplinés, respectueux, etc. Soyons également soucieux d’œuvrer à notre amélioration personnelle et à l’élévation des consciences. Enfin, remettons l’enfant à la place qui devrait être la sienne, à savoir celle d’un adulte en devenir qui a besoin d’être guidé sur le sentier de la vie, ce que nous devons faire, certes avec amour, mais également avec conviction et autorité.

Si vous partagez ne serait-ce qu’en partie le contenu de cette «Lettre ouverte», ou si vous pensez qu’elle peut nourrir la réflexion des uns et des autres, n’hésitez pas à la faire connaître à qui vous semble bon. Dans le cas contraire, ne vous formalisez pas et oubliez-la…

En conclusion, je souhaiterais partager avec vous une citation de Coménius, célèbre Rose-Croix du XVIIe siècle, considéré encore de nos jours comme le père spirituel de l’U.N.E.S.C.O. Les siècles ont passé, mais ses propos restent très actuels :

« Par cette Éducation universelle, tous les êtres humains doivent être munis des connaissances nécessaires à leur vie et y être bien conduits de façon adéquate. Ils doivent apprendre à marcher sur les chemins de la concorde et ne pas pratiquer la discorde, mais au contraire ramener au consensus ceux qui la pratiquent. Leurs réflexions, discussions et actions doivent être zélées et aussi harmonieuses que possible. Si l’on arrivait à réaliser ces objectifs, ils disposeraient du remède contre leur infortune. Mais aujourd’hui, bien peu se soucient de l’avenir ; chacun est en conflit avec tout le monde et en lutte avec soi-même dans ses pensées, ses paroles et ses actes. »

Avec mes meilleures pensées.

 

Lire le texte complet de la Lettre (Pdf)

Serge Toussaint
Grand Maître de l’Ordre de la Rose-Croix

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