À propos de la justice

par Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ordre de la Rose-Croix

Dans la plupart des livres de référence, la justice est définie à la fois comme un idéal philosophique et une institution. Quoi qu’il en soit, je suis convaincu que tout être humain a un sens inné de ce qui est juste et injuste à son égard ou à l’égard d’autrui. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le comportement d’un enfant lorsqu’il est confronté à une injustice, par exemple lorsqu’il est accusé d’avoir dit ou fait quelque chose qu’il n’a ni dit ni fait. En pareil cas, il nie avec force, se défend vigoureusement, a des sanglots dans la voix et se sent désemparé.

Comment expliquer le fait que tout être humain ait un sens inné de la justice ? D’un point de vue rosicrucien, c’est parce qu’il possède une âme et que celle-ci intègre le « sens de la justice ». Dans le même ordre d’idée, je pense que tout individu, au plus profond de lui-même, sait ce qui est fondamentalement bien et fondamentalement mal dans le comportement humain. Là aussi, vous avez certainement remarqué que lorsqu’un enfant a fait une “bêtise”, il en a parfaitement conscience : il baisse les yeux, bafouille, a un air penaud… Malheureusement, si l’éducation ne suit pas, il en vient progressivement à perdre ce « sens de l’éthique » et à transiger avec sa conscience.

Une autre question se pose : si tout individu a le sens inné de la justice, pourquoi y a-t-il autant d’injustices en ce monde ? Parce que les êtres humains ont tendance à agir, non pas sous l’inspiration de leur âme, mais sous l’impulsion de leur ego. Or, celui–ci est enclin à agir dans son intérêt et à son avantage, parfois et même trop souvent au détriment des autres. De ce fait, il peut nous inciter à aller à l’encontre de notre « sens de la justice » et de notre « sens de l’éthique », ce qui se traduit par un comportement injuste de notre part, voire mauvais. En règle générale, nous avons alors conscience de mal agir ; charge à nous de nous ressaisir ou non, ce qui pose le problème du libre arbitre.

Du fait que l’homme est capable de se montrer injuste envers ses semblables, avec tout ce qui en résulte de négatif pour les victimes (calomnie, diffamation, agression, spoliation, emprisonnement…), la société en est venue à créer une institution destinée à rendre la justice. Cette institution n’a cessé de se développer au cours du temps et de se complexifier, au point d’intégrer de nos jours un grand nombre de professions (policiers, gendarmes, juges, procureurs, avocats, etc.). Et ce n’est qu’à l’issue d’une procédure de plus en plus longue que celui ou celle qui a été victime d’une injustice peut espérer obtenir réparation. Assurément, cette institution, que je respecte au demeurant, croule sous les procédures de toutes sortes et génère elle-même des injustices.

Malheureusement, le manque, pour ne pas dire l’absence d’éducation et d’éthique, ainsi que la montée du matérialisme et de l’individualisme, exacerbent les comportements injustes et favorisent les inégalités entre les individus et les peuples. Souhaitons que l’humanité dans son ensemble se ressaisisse et en vienne à comprendre que son bien-être et son bonheur, tant sur le plan individuel que collectif, dépendent de son aptitude à agir sous l’inspiration de ce qu’il y a de meilleur dans la nature humaine. La règle d’or dans ce domaine reste et demeure ce commandement que l’on retrouve dans quasiment toutes les religions : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ! »