Lettre ouverte aux vieux

« La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le temps de la pratiquer. »
Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

LETTRE OUVERTE AUX VIEUX

de Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix

Il y a quelques années, j’ai écrit une « lettre ouverte aux jeunes », afin de partager des réflexions sur la jeunesse et exprimer les espoirs que je place en elle. En le faisant, j’avais bien conscience que je risquais de donner à certains le sentiment de céder au “jeunisme”, à d’autres au “paternalisme”, à d’autres encore à je ne sais quel opportunisme. En m’adressant aux vieux, il est peu probable que l’on y voit une forme de “veillisme” ou un quelconque désir de les “paternaliser”. En fait, c’est tout simplement un prétexte pour s’interroger mutuellement sur cette période de la vie que nous sommes tous destinés à connaître, à moins, malheureusement, que nous ne quittions ce monde prématurément. C’est aussi un moyen de nous interroger sur le vieux (ou la vieille) que nous sommes ou que nous serons.

En premier lieu, s’adresser aux « vieux » peut sembler a priori irrespectueux, voire injurieux. En réalité, c’est une marque d’affection mêlée de respect. Il est vrai que l’on ne doit plus dire « aveugle » mais « malvoyant », « sourd » mais « malentendant », « handicapé » mais « à mobilité réduite », etc. Autant de subterfuges pour éluder les différences, alors qu’il faut au contraire les nommer pour mieux les accepter, les respecter et les normaliser. Quoi qu’il en soit, ceux qui me connaissent savent que j’ai toujours éprouvé de l’affection pour les « personnes avancées en âge », définition du mot « vieux ». En outre, je me souviens très bien du moment où je me suis dit que mes parents faisaient désormais partie des vieux, alors que je suis aujourd’hui plus âgé qu’ils ne l’étaient à l’époque. Assurément, je suis donc un vieux qui n’a pas le sentiment de l’être. Il est vrai que j’ai souvent entendu mon père, tandis qu’il avait plus de quatre-vingts ans, répéter à l’envi : «Quand je serai vieux…»

Y a-t-il un âge à partir duquel on est vieux ? On rapporte que Pythagore aurait déclaré que l’on est enfant de la naissance à vingt ans, jeune de vingt à quarante ans, adulte de quarante à soixante ans, vieux de soixante à quatre-vingts ans. Lorsque l’on sait l’intérêt que ce grand philosophe accordait à la science des nombres, on peut penser que cette division quaternaire de l’existence humaine avait une dimension symbolique. Précisément, il serait mort à quatre-vingts ans (572-492 avant J.-C.), ce qui était un âge très avancé à l’époque. Quoi qu’il en soit, nous savons tous que l’espérance de vie a varié au cours du temps. On estime qu’elle était de dix-neuf ans à la préhistoire, de vingt-cinq ans dans l’Antiquité grecque et romaine, de trente ans au Moyen-Âge et à la Renaissance, de 35 ans aux XVIII et XIXe siècles. Au début du XXe siècle, les femmes vivaient en moyenne 60 ans et les hommes 50 ans, et en ce début de XXIe siècle, respectivement 80 et 70 ans. D’une manière générale, les êtres humains n’ont cessé de vivre toujours plus vieux depuis leur apparition sur Terre, étant entendu qu’ils n’ont jamais été égaux dans ce domaine (hérédité, pays d’habitation, métier exercé…).

Comme chacun sait, on peut être « avancé en âge » sans pour autant se sentir « vieux », au sens péjoratif du terme. Inversement, on peut être jeune en âge et vivre, se comporter, raisonner, réagir… comme une « vieille personne », là encore au sens péjoratif de l’expression. À cet égard, la jeunesse et la vieillesse sont avant tout des états d’esprit, pour ne pas dire des états d’âme. Nous connaissons tous des vieux présumés qui s’intéressent à tout, sont heureux de vivre, ont des passions, voyagent, se maintiennent en forme physiquement, s’initient à des pratiques nouvelles pour eux… Peut-être en faites-vous partie ? Inversement, il y a des jeunes qui n’ont goût à rien, manquent d’enthousiasme, sont pessimistes, n’ont aucune activité physique, se coupent du monde… Il n’y a donc pas d’âge à partir duquel on est vieux. Cela étant, il est vrai que l’usure du corps et les problèmes de santé liés au vieillissement nous conduisent un jour à conscientiser le fait que nous ne sommes plus (tout) jeunes.

Pourquoi préciser « se sentir vieux, au sens péjoratif du terme » ? Parce que très souvent, on préjuge qu’une vieille personne est quelqu’un qui, non seulement est quasiment impotent sur le plan physique, mais également qui a perdu son acuité mentale. Or, nombreux sont ceux et celles, célèbres ou anonymes, qui, âgés, voire très âgés, ont montré et montrent encore une bonne vitalité physique et une bonne vivacité intellectuelle. À défaut de cette vitalité et de cette vivacité pour ceux et celles qui les ont malheureusement perdues, vieillesse rime avec sagesse. Et de fait, il n’est pas rare de rencontrer de vieilles personnes qui, par leur attitude, leur comportement, leurs choix, leurs réactions, nous les font trouver sages, d’où cet adage populaire « Si jeunesse savait ; si vieillesse pouvait ». Vous noterez d’ailleurs que dans la plupart des contes et légendes, la sagesse est personnifiée par un homme ou une femme âgés. Si vous-même avez le sentiment de faire partie des vieux, sans doute vous trouvez-vous plus sage aujourd’hui que lorsque vous étiez jeune ?

Dans de nombreux pays, la vieillesse est associée à la « retraite », étant entendu que l’on parle de « jeunes retraités » et de « vieux retraités ». J’ai toujours pensé que ce mot avait une connotation négative, car il donne le sentiment que la personne concernée a été mise en retrait de la vie active, alors que c’est uniquement la vie professionnelle qui a pris fin pour elle, parfois, hélas, de manière prématurée et brutale. Cela étant, je ne vois pas quel terme mieux approprié pourrait être employé. Certains utilisent celui de « senior »… Quoi qu’il en soit, la retraite n’est pas synonyme de vieillesse, à tel point que je connais, comme vous certainement, des retraités qui disent être “débordés” tant ils ont de choses à faire. C’est plutôt bon signe, car cela laisse supposer qu’ils sont très actifs et qu’ils ont des projets. En fait, pour nombre d’entre eux, la fin de leur vie professionnelle a été le début d’une autre vie, orientée davantage vers la famille et consacrée à des activités qu’il leur était difficile, voire impossible, de mener auparavant : voyages, randonnées, recherches culturelles… Peut-être faites-vous partie de ces heureux retraités ?

Ayant demandé à des personnes âgées à quel moment elles avaient eu l’impression d’entrer en vieillesse, toutes ont répondu que c’était lorsqu’elles se sont rendues compte que leur corps ne suivait plus leur mental, c’est-à-dire lorsqu’elles furent incapables de faire ce qu’elles auraient voulu faire : faire leur ménage, leurs courses, leurs repas, leur jardin, leur promenade… Lorsque vient ce moment, il faut effectivement se rendre à l’évidence : nous sommes devenus vieux. Dès lors, deux solutions se présentent à nous : refuser cette évidence ou l’accepter. Dans le premier cas, nous nous condamnons à souffrir moralement, car cette situation est irréversible, sauf à trouver l’élixir de jeunesse, lequel n’existe pas et n’a jamais existé. Dans le second cas, nous permettons à notre âme de prendre l’ascendant sur notre corps et d’insuffler en nous le désir de réfléchir davantage encore sur nous-mêmes, sur le sens profond de l’existence, sur les mystères de la mort et de l’après-vie. Ce faisant, l’activité physique et mentale cède progressivement la place à une quête spirituelle qui nous prépare intérieurement au “grand départ”.

Dans les sociétés modernes, la plupart des vieux vivent chez eux, à leur domicile, jusqu’au moment où, malgré l’aide de la famille ou des personnes habilitées à les assister (pour les repas, la toilette, le ménage…), elles ne sont plus en mesure d’y demeurer. On les “place” alors dans un hospice, une maison de retraite, un Ehpad. Or, nombre de ces établissements sont tristes, pour ne pas dire lugubres, manquent de personnel, n’offrent pas aux “pensionnaires” l’intimité voulue, ne proposent quasiment aucune activité physique, intellectuelle et encore moins spirituelle, sont exemptes de distractions…, ce qui fait dire à certains visiteurs que « ce sont des mouroirs ». À cela s’ajoute le fait que les coûts exigés pour y “séjourner” sont encore inaccessibles à nombre de personnes âgées. Jadis, la question ne se posait pas : elles restaient à la charge de leur famille si elles en avaient une et « finissaient leurs jours » chez l’un de leurs proches, dans des conditions souvent difficiles pour les uns et les autres.

À propos des « mouroirs » auxquels on se réfère parfois, il vous est certainement arrivé de vous rendre dans un établissement pour personnes âgées et d’en voir qui “végètent” sur une chaise ou dans leur lit, sans même avoir conscience de leur environnement et sans reconnaître les proches qui viennent leur rendre visite. Pire encore, il en est qui souffrent physiquement malgré les analgésiques, au point qu’on les entend geindre d’une chambre à l’autre. J’en ai même connues qui, dans un instant de lucidité, en appelaient à mourir. Comme vous l’aurez compris, je suis favorable à l’euthanasie ou au suicide assisté lorsque il est médicalement avéré que l’individu concerné est dans un état qui ne peut qu’empirer, supporte des souffrances physiques que l’on est plus capable de calmer, n’est quasiment plus conscient de lui-même ni de son entourage. À quoi bon prolonger son “calvaire” ? Malheureusement, pour des raisons idéologiques, peut-être économiques, on laisse de nombreux vieux finir leur existence d’une manière que je qualifierai d’inhumaine.

Si la création de structure d’accueil pour les personnes âgées est un progrès, il y a encore beaucoup à faire pour qu’elles répondent vraiment aux besoins de ceux et de celles qui n’ont pas d’autre choix que d’y vivre jusqu’à leur mort. Par ailleurs, il n’y en a pas suffisamment. Cela me semble d’autant plus anormal que dans les pays dits développés, on savait depuis des décennies que les enfants nés juste avant et pendant le “baby boom” vivraient plus vieux que ceux des générations précédentes. Sans vouloir polémiquer, il y a donc eu une imprévoyance répétée des Pouvoirs publics. Il devrait sembler évident à tous que les vieux devraient être bien traités et assurés de finir leur vie dans des conditions, non seulement décentes, mais agréables. Or, c’est loin d’être le cas de nos jours. En cela, je pense que l’on mesure le niveau de conscience d’une société à la manière dont elle traite, certes les animaux, comme l’a dit Gandhi, mais également et avant tout les personnes âgées.

Comment ne pas penser à la mort lorsqu’on est vieux ? D’une manière générale, il y a deux manières de l’envisager : si l’on est athée, on pense qu’elle mène au néant et nous sépare définitivement des êtres chers avec lesquels nous avons vécu. Convenons que cette perspective est triste et n’incite pas à vivre sa vieillesse avec optimisme et sérénité, encore moins si l’on souffre physiquement. Si l’on est croyant, la perspective d’une après-vie dans laquelle nous retrouvons des êtres chers est beaucoup plus réjouissante et aide à vieillir plus sereinement. Quant aux Rose-Croix, ils vont même jusqu’à envisager que tout être humain, après un séjour dans l’au-delà, se réincarne en ce monde et poursuit son évolution spirituelle, souvent au contact des personnes qu’il avait aimées et qui l’avaient aimé durant sa vie, mais dans des rôles différents. À ce propos, je vous invite à lire la « Lettre ouverte à la Mort » que j’ai écrite il y a quelque temps.

Comme vous le savez, certaines personnes n’acceptent pas de vieillir et, même lorsqu’elles ont la chance d’être en bonne santé, en nourrissent une certaine aigreur. C’est généralement parmi ces personnes que l’on trouve le plus grand nombre de transhumanistes. Autrement dit, elles sont prêtes à tout pour vivre le plus longtemps possible : recourir à la chirurgie esthétique à la moindre “trace” de vieillissement, absorber régulièrement des substances censées le ralentir, envisager la greffe d’organes artificiels en remplacement d’organes naturels devenus déficients, et d’une manière générale ne jurer que par la science et la technologie pour rester jeunes, tout du moins physiquement. De mon point de vue, c’est là une tentative illusoire de reporter la vieillesse et l’échéance ultime à laquelle elle mène inexorablement : la mort. Le transhumanisme traduit en fait une approche matérialiste de la vie, fondée sur l’idée que l’être humain se limite à un corps physique animé par un ensemble de processus physico-chimiques et doté uniquement d’une conscience et d’une intelligence cérébrales.

Si vous faites partie des vieux, je pense sincèrement que le meilleur moyen d’avoir une vieillesse heureuse en dépit du déclin physique et mental qui survient tôt ou tard, c’est d’adopter une démarche spirituelle à l’égard de votre vie en cours. Autrement dit, et si ce n’est déjà fait, c’est d’admettre que vous ne vous limitez pas à un corps physique, mais que vous êtes aussi et peut-être surtout une âme incarnée. C’est admettre également que votre existence ne se réduit pas à l’interlude compris entre la naissance et la mort, mais se poursuit au-delà. Et si vous adhérez à la réincarnation, vous comprendrez que le vieux que vous êtes devenu au fil du temps est un jeune en devenir, puisque vous renaîtrez en ce monde et reprendrez le fil de votre évolution personnelle. Cette approche de la vieillesse, de la mort et de la renaissance a été partagée par de nombreux philosophes, et non des moindres.

Dans la plupart des sociétés “modernes”, il y a, sinon une opposition, du moins un clivage entre les jeunes et les vieux. Les premiers ont tendance à penser que les seconds « ne sont plus dans le coup », et les seconds que les premiers « manquent de maturité ». Sans parler de « conflit des générations », comme certains le font, il est vrai qu’il y a des incompréhensions entre les uns et les autres, tant sur la forme que sur le fond des choses. Ceci est tout à fait normal, car les jeunes se projettent dans l’avenir, alors que les vieux sont conditionnés par leur passé, lequel couvre plusieurs décennies et constitue l’essentiel de leur vécu. Mais qu’ils le veuillent ou non, tous sont liés par le présent, de sorte qu’ils ont intérêt à s’entendre, au sens de s’écouter, de se comprendre et de se respecter. Cela suppose de mettre en pratique l’une des vertus les plus importantes pour vivre en harmonie, toutes générations confondues : la tolérance.

Un autre élément devrait permettre au diverses générations d’entretenir de bonnes relations : les jeunes sont appelés à être vieux et doivent donc songer avec bienveillance aux problématiques de la vieillesse ; les vieux ont été jeunes et devraient songer avec bienveillance aux problématique de la jeunesse. Si cet effort était consenti par les uns comme les autres, nul doute qu’il y aurait infiniment moins d’incompréhensions mutuelles et que l’on ne parlerait plus de « conflit générationnel », mais d’« entente générationnelle ». De toute évidence, c’est vers cette situation qu’il faut tendre, car elle bénéficierait à tous et permettrait aux diverses générations de mettre en commun ce qu’elle ont de meilleur à offrir à la société. Que nous soyons jeunes ou vieux, ne sommes-nous pas avant tout des êtres humains en quête de bien-être et de bonheur ?

Si vous faites partie des vieux ou, si vous préférez, des « personnes avancées en âge », des « vieilles personnes », des « aînés » ou encore des « seniors », je vous exprime très sincèrement mes vœux de bonne continuation sur le sentier de la vie. Et lorsque le moment sera venu pour vous de quitter ce monde, je vous souhaite de partir le plus sereinement possible, sans (trop) de regrets, et de franchir le Grand Seuil avec confiance…

Respectueusement,

Serge Toussaint
un (presque) vieux qui se sent encore jeune

Partager cet article
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur pinterest
Partager sur linkedin