A propos de l’utopie

par Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ordre de la Rose-Croix

Depuis quelque temps, on réentend parler d’utopie, le plus souvent en réaction à l’époque troublée que nous traversons et à la désespérance ambiante. Selon les cas, ce sont des politiciens, des religieux ou des philosophes qui en font état, sans pour autant définir ce qu’ils entendent précisément par « utopie ». Mais au moins ont-ils le mérite de remettre dans l’actualité une notion qui avait quelque peu disparu et qui est pourtant porteuse d’espoir.

Dans la plupart des livres de référence, le mot « utopie » est défini comme « une société idéale mais imaginaire, telle que la conçoit et la décrit un auteur donné », ou encore comme « un projet social dont la réalisation est impossible ». Au cours des siècles passés, nombre de philosophes et de penseurs ont imaginé des utopies et décrit la société idéale, telle qu’ils la concevaient. Parmi eux, citons notamment Homère, Platon, Virgile, Ovide, Plutarque, Saint Augustin, Rabelais, John Harrington, Francis Bacon, Thomas More, Campanella, Jean Valentin Andreae, Voltaire, Charles Fournier, Aldous Huxley, etc. Selon les cas, l’utopie concernée est plutôt à connotation religieuse, politique ou philosophique.

Étant donné qu’une utopie se rapporte généralement à une société idéale dont la réalisation est impossible a priori, on peut se demander en quoi elle est utile. En fait, tout dépend de son contenu : si les principes sur lesquels elle repose sont véritablement humanistes et visent réellement le bonheur de tous, elle est alors un vecteur d’espérance et cultive l’idée qu’il est possible de créer un monde meilleur, ce à quoi tous les hommes aspirent plus ou moins consciemment. Si, en plus, elle incite tout individu à se parfaire sur le plan individuel, elle contribue parallèlement à l’élévation des consciences, ce qui devrait être le but de tout projet de société.

En dernière analyse, la valeur d’une utopie réside autant dans la noblesse des idéaux qu’elle porte en elle que dans le fait de savoir s’il est possible ou non de la réaliser, ce qui fit dire à Platon : « L’utopie est la société idéale. Peut-être est-il impossible de la réaliser sur Terre, mais c’est en elle qu’un sage doit placer tous ses espoirs. » J’ajouterai qu’une utopie ne peut être valable que si elle cherche à faire le bonheur des hommes avec eux, et non malgré eux, comme c’est et ce fut le cas de certaines idéologies religieuses et politiques. Cela suppose qu’elle soit imaginée et mise en œuvre, sinon par des sages, du moins par des penseurs épris de sagesse et profondément humanistes.

Très souvent, les utopistes sont perçus comme des “doux rêveurs”, c’est-à-dire comme des personnes qui n’ont pas le sens des réalités et qui nourrissent des projets irréalisables. On voit même en eux des individus naïfs, enclins à s’illusionner et à penser que « tout est bien dans le meilleur des mondes ». On est là dans la caricature. Pour considérer mon cas, je me sais utopiste et je ne le cache pas, mais cela ne m’empêche pas d’être lucide sur les faiblesses de la nature humaine et d’être conscient que l’instauration sur Terre d’une Société idéale reste une vue de l’esprit. Néanmoins, je garde l’espoir et fait mienne cette pensée de Gandhi : « Vous êtes le changement que vous voulez voir dans le monde. »

En 2001, l’A.M.O.R.C. a publié un Manifeste intitulé « Positio Fraternitatis Rosae Crucis », qui se termine par une « Utopie rosicrucienne ». En voici le texte :

« Dans l’Humanité dont nous rêvons :

Les politiciens sont profondément humanistes et œuvrent au service du bien commun,

Les économistes gèrent les finances des États avec discernement et dans l’intérêt de tous,

Les savants sont spiritualistes et cherchent leur inspiration dans le Livre de la Nature,

Les artistes sont inspirés et expriment dans leurs œuvres la beauté et la pureté du Plan divin,

Les médecins sont animés par l’amour de leur prochain et soignent aussi bien les âmes que les corps,

Il n’y a plus de misère ni de pauvreté, car chacun a ce dont il a besoin pour vivre heureux,

Le travail n’est pas vécu comme une contrainte, mais comme une source d’épanouissement et de bien-être,

La nature est considérée comme le plus beau des temples et les animaux comme nos frères en voie d’évolution,

Il existe un Gouvernement mondial formé par les dirigeants de toutes les nations, œuvrant dans l’intérêt de toute l’Humanité,

La Spiritualité est un idéal et un mode de vie qui prennent leur source dans une Religion universelle, basée davantage sur la connaissance des lois divines que sur la croyance en Dieu,

Les relations humaines sont fondées sur l’amour, l’amitié et la fraternité, de sorte que le monde entier vit dans la paix et l’harmonie. »