Lettre ouverte à ceux et celles qui recherchent la connaissance

« La plus grande erreur de toutes
consiste à se méprendre sur le but
véritable de la connaissance…Peu
sont poussés vers elle pour se servir
du don divin de la raison
dans l’intérêt de l’humanité. »

Francis Bacon (1561-1626)

de Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix

Un adage rosicrucien énonce que « c’est de l’ignorance, et de l’ignorance seulement, dont l’homme doit se libérer ». En effet, c’est l’ignorance qui est à l’origine de ce qu’il y a de plus négatif dans le comportement humain et de tout ce qui en résulte en termes d’épreuves et de souffrances. Cela veut dire que le bien-être et le bonheur auxquels nous aspirons résident dans la connaissance. Si vous lisez cette lettre ouverte, c’est probablement parce que ce mot même de « connaissance » a une résonance en vous. Aussi, je vous propose d’en faire le support d’une réflexion partagée et, je l’espère, utile à chacun.

Avant de voir ce qu’il en est de la connaissance, il me semble intéressant de nous arrêter sur la notion de croyance. Qu’est-ce que la croyance ? D’une manière générale, c’est l’attitude mentale qui consiste à entretenir des idées que l’on s’est forgées ou que l’on nous a transmises, et qui constituent pour nous des vérités. Tous les êtres humains ont des croyances. Si vous y réfléchissez, vous constaterez effectivement que vous croyez en certaines choses, que ce soit dans le domaine de la religion, de la politique, de l’économie, de l’art, de la morale ou autres. Dans nombre de cas, vous conviendrez également que ces croyances s’apparentent pour vous à des certitudes, en ce sens que vous êtes convaincus qu’elles sont vraies, autrement dit, qu’elles sont fondées.

Est-il normal d’avoir des croyances ? Oui. Faut-il s’employer à y mettre fin ? Non. L’être humain, en raison même de ses facultés mentales, je pense notamment à la mémoire, au raisonnement et à l’imagination, est enclin à réfléchir. C’est même un besoin vital pour lui. En fait, c’est ce besoin qui l’incite depuis toujours à s’interroger sur lui-même et sur le sens de l’existence. De siècle en siècle et de millénaire en millénaire, cette curiosité intellectuelle l’a conduit à élaborer de nombreuses croyances, lesquelles ont donné naissance à des systèmes de pensée aussi divers que variés. En un mot, elles ont forgé ce que l’on désigne couramment sous le nom de « culture », dont les applications sont elles-mêmes très nombreuses. On parle en effet de culture religieuse, politique, économique, sociale, etc., mais également de culture occidentale, orientale, européenne, africaine, américaine, etc.

Ce qui pose problème à propos des croyances que nous entretenons, ce n’est donc pas leur existence en tant que telle, mais leur nature. Ainsi, comme vous le savez, il existe ce que l’on appelle les « fausses croyances ». Comme leur nom l’indique, elles correspondent à des idées fausses, et ce, dans de nombreux domaines. L’histoire de l’humanité en est jalonnée. Pour prendre quelques exemples marquants, rappelez-vous qu’on a longtemps cru que la Terre était plate et qu’elle occupait le centre de l’univers, que le sang était figé dans le corps humain et ne se renouvelait pas, que les animaux étaient dénués d’intelligence et de sensibilité, etc. Depuis, nous savons que ces croyances, que l’on tenait pour vraies et auxquelles la majorité des gens adhéraient, étaient fausses. Mais combien de fausses croyances sont-elles encore considérées de nos jours comme vraies ? Des centaines ? Des milliers ? Je vous laisse le soin de répondre à cette question.

Au regard des explications précédentes, vous comprendrez que la difficulté, pour tout être humain, est de distinguer une croyance fausse d’une croyance vraie et, par extension, de discerner l’erreur de la vérité. C’est là une entreprise très difficile, car nous ne sommes ni parfaits, ni omniscients. De ce fait, ce que nous croyons être vrai à un moment donné de notre vie peut être faux. En fait, nous avons tous évolué dans nos idées et nos certitudes, et ce, dans des domaines divers. Pour vous en convaincre, songez quelques instants aux croyances religieuses, aux opinions politiques et autres convictions qui étaient jadis les vôtres. Nul doute qu’elles ont changé avec le temps, les unes peu, les autres beaucoup. Pour certaines, ce changement a même peut-être été radical, et il ne fait aucun doute qu’elles évolueront encore.

Comme chacun sait, c’est dans le domaine des religions que la notion de croyance est la plus essentielle. Si tel est le cas, c’est parce qu’elles sont fondées sur la foi, dont on dit parfois qu’elle est aveugle. C’est ainsi que l’on parle de la foi juive, chrétienne, musulmane, bouddhiste, etc. Par extension, il est demandé à un Juif d’adhérer à l’Ancien Testament, à un Chrétien au Nouveau Testament, à un Musulman au Coran, à un Bouddhiste au Tripitaka, etc., ainsi qu’aux croyances qui s’y rapportent. Pour justifier cette demande expresse, on laisse entendre aux fidèles que chacun de ces Livres, considérés comme sacrés, est l’expression même de la Parole divine. De même, on leur demande de croire sans réserve aux enseignements qui en découlent, tant sur le plan doctrinal que moral.

Malgré le respect que j’éprouve à l’égard de ce qu’il y a de plus positif dans les religions, il me semble évident qu’aucun Livre sacré n’est l’expression de la Parole de Dieu. Le croire, comme le font des millions de fidèles à travers le monde, revient à penser qu’Il s’apparente à un Surhomme et que c’est Lui qui, de Sa propre main, a écrit la Bible, le Coran, etc. Assurément, c’est là une conception particulièrement anthropomorphique de Dieu. En outre, chacun devrait s’étonner que les explications données sur des points de doctrine et de morale varient autant d’un Livre à l’autre, au point parfois de se contredire. En réalité, tous ont été rédigés par des êtres humains, lesquels, aussi inspirés et sincères qu’ils aient pu être, n’étaient pas parfaits. De ce fait, ce qu’ils rapportèrent au sujet des événements dont ils furent témoins ou des révélations qu’ils reçurent, fut également imparfait.

En dernière analyse, je pense que nombre de croyances véhiculées par les religions, tout du moins dans leur approche exotérique, sont erronées. Par ailleurs, les consciences et les mentalités ont beaucoup évolué au cours des siècles, de sorte que ces mêmes croyances ne répondent plus vraiment aux questions que les hommes et les femmes de notre époque, notamment chez les jeunes, se posent sur le pourquoi et le comment de l’existence : création du monde en six jours, Adam et Ève comme couple originel de l’humanité, enfer et paradis en tant que destination post mortem, résurrection de la chair à la fin des temps, châtiment divin pour tout pêché commis, existence du diable, etc. Certes, la foi de tout croyant est respectable en elle-même, mais elle n’est pas un gage de vérité.

S’il ne fait pour moi aucun doute que nombre de croyances véhiculées par les religions sont fausses et n’ont aucun fondement ontologique, le fait d’y adhérer n’a en soi aucune conséquence négative pour soi-même ou pour la société. Disons simplement que ceux et celles qui les partagent se maintiennent dans l’ignorance de ce qu’il en est vraiment et se ferment à une forme plus élevée de spiritualité, ce que personnellement je regrette. Il y a également le risque, pour certains fidèles particulièrement obtus et activistes, de céder à l’intégrisme et au fanatisme. Malheureusement, comme l’histoire l’a montré et le montre encore, aucune religion n’est à l’abri de ce genre de dérive. Je n’insisterai pas sur ce point, car il doit vous sembler évident.

Il y a un domaine où les fausses croyances ont des conséquences dramatiques, à savoir la superstition : croire que certains objets portent bonheur ou malheur, croire que tel sorcier a le pouvoir d’envoûter ou de désenvoûter, croire que les ailerons de requins ou que la bile des ours ont des vertus aphrodisiaques, croire que l’on peut obtenir les faveurs de Dieu en sacrifiant tel animal, croire qu’il est possible de connaître son avenir au moyen de pratiques dites divinatoires, croire que le diable existe et qu’il peut prendre possession des corps et des âmes, et que sais-je encore, sont autant de superstitions qui avilissent ceux et celles qui voient en elles des vérités. Pire encore, elles les conduisent à se nuire à eux-mêmes et aux autres, à massacrer des animaux pourtant utiles, à porter atteinte à la nature, et à bafouer l’idée que tout être humain devrait se faire de Dieu. En cela, les croyances superstitieuses constituent probablement le poison le plus nocif que l’humanité en est venue à sécréter d’elle-même.

La question que l’on peut se poser est de savoir comment mettre fin aux fausses croyances, qu’elles soient de nature religieuse, superstitieuse ou autres. Il n’y a pas de “solution miracle” pour y parvenir, mais je pense que le meilleur moyen de s’en délivrer est de faire appel à la raison. Cela ne veut pas dire que cette faculté est infaillible et qu’elle mène systématiquement à la vérité, mais, dans nombre de cas, elle suffit à révéler nos erreurs de jugement et de comportement. Utilisée au mieux, elle permet de se forger des croyances empreintes de vérité, et ce, dans tous les domaines de la pensée et de l’activité humaine. En cela, la raison et, par extension, le raisonnement, sont indispensables pour accéder à la connaissance et, par là même, se libérer de l’ignorance et de toutes formes de superstitions.

Précisément, qu’est-ce que la connaissance ? D’une manière générale, elle est l’ensemble des savoirs et des savoir-faire que les êtres humains ont acquis par l’observation et l’étude. Elle concerne donc de nombreux domaines : technologie, science, médecine, psychologie, histoire, géographie, littérature, philosophie et tant d’autres. En fait, il en existe une infinité, tant le désir d’apprendre et de comprendre est grand chez l’être humain. Comme je l’ai dit précédemment, il n’a cessé, depuis qu’il est apparu sur Terre, de s’interroger sur les mystères de l’univers, de la nature et de sa propre existence. Cette interrogation a donné naissance, certes à des croyances, mais également à des connaissances diverses et variées. À ce jour, elles se comptent par milliers et sont autant d’étoiles dans les cieux de la connaissance en général.

Existe-t-il de fausses connaissances ? Je pense que non, en ce sens que toute connaissance erronée est en fait une fausse croyance. En revanche, toute connaissance peut être utilisée à des fins négatives ou positives, constructives ou destructrices. À titre d’exemple, un avion, avec tout ce qu’il a nécessité d’études et de recherches pour être capable de voler, permet de transporter des passagers d’un pays à l’autre, ou de larguer des bombes sur des populations civiles. Dans un tout autre domaine, bien connaître les lois civiles permet à certaines personnes peu scrupuleuses de les contourner à leur avantage, souvent au détriment des autres et de la société. La connaissance, en tant que somme de savoirs et de savoir-faire, n’est donc pas un critère de sagesse, car elle permet, certes de faire le bien, mais également de faire le mal.

Tout comme on a tendance à associer croyance et religion, la connaissance est souvent mise en relation avec la science. Il est un fait que les scientifiques pourraient avoir pour devise : « Connaître et non croire ». Quoi qu’il en soit, leur démarche est fondée sur la volonté de comprendre ce qu’ils étudient, et si possible d’en dégager des lois, des principes, des théorèmes et autres axiomes. Pour cela, ils s’appuient sur des méthodes qui, selon les domaines concernés, font appel à des phases spécifiques : observation, abstraction, extrapolation, analyse, synthèse, induction, déduction, expérimentation, modélisation, etc. J’ajouterai qu’ils procèdent généralement du connu vers l’inconnu, du tangible vers l’intangible, du visible vers l’invisible, ce qui est une manière d’admettre implicitement que « tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », comme l’énonce la célèbre « Table d’Émeraude ».

De toute évidence, l’apport de la science à la connaissance est inestimable. Sans elle, l’humanité en serait encore à un mode de vie primitif et se débattrait toujours dans des croyances plus fausses les unes que les autres. Cela étant, elle n’est pas parfaite pour autant et ne détient pas la vérité. Par ailleurs, elle a deux faiblesses majeures. En premier lieu, elle ne s’intéresse quasiment qu’au « comment » des choses et néglige le « pourquoi ». En second lieu, elle privilégie la raison au détriment de l’intuition. Ce faisant, elle se donne  une orientation plutôt matérialiste, ce qui explique en partie l’état actuel de la société. Cela étant, on assiste depuis quelque temps à l’émergence de scientifiques qui adoptent une démarche plutôt spiritualiste, certains n’hésitant pas à envisager, sinon l’existence de Dieu, du moins celle d’une Intelligence cosmique à l’œuvre dans l’univers. Nous ne pouvons que nous en réjouir, car science et spiritualité ont tout intérêt à faire cause commune au service de la connaissance.

Mais il existe une forme de connaissance plus élevée que celle que l’on associe à la science. Il s’agit de la Connaissance, avec un C majuscule. Dans l’absolu, elle désigne la compréhension des lois divines, au sens de lois naturelles, universelles et spirituelles. Cela suppose d’étudier ces lois, ce que font les Rosicruciens à travers l’enseignement qui leur est transmis. Étant donné que l’accès à cette Connaissance s’inscrit dans une quête mystique, elle ne peut être que positive et contribuer à notre bien-être. Par ailleurs, elle ne s’adresse pas au mental, mais à notre conscience animique. Elle n’est donc pas destinée à nourrir l’intellect, lequel disparaît au moment de la mort, mais à devenir une partie intégrante de notre âme, laquelle est immortelle et conserve la mémoire de ce qui est utile à notre évolution spirituelle, et ce, d’incarnation en incarnation.

Comme vous le savez peut-être, il existe une étymologie ésotérique du mot « connaître », qui consiste à dire qu’il proviendrait de la combinaison des mots « co », qui veut dire « avec », et « noscere », qui signifie « naître ». En vertu de cette étymologie, « connaître » voudrait dire « naître avec ». Par extension, cette étymologie laisse supposer que tout être humain vient au monde « avec la connaissance en lui ». C’est précisément ce que Platon affirmait à son époque. Il pensait en effet que l’âme qui nous anime intègre tout ce que nous devons connaître pour vivre heureux ici-bas et comprendre les mystères de l’univers, de la nature et de l’existence elle-même. Convaincu de cela, il partait du principe que notre mission sur Terre consiste davantage à nous éveiller à ce que nous savons déjà au plus profond de nous- mêmes, qu’à apprendre ce que nous ignorons encore dans tel ou tel domaine.

Les remarques précédentes me conduisent maintenant à évoquer l’un des aspects les plus importants de la Connaissance, celui-là même qui fit l’objet d’un adage gravé sur le Temple d’Apollon, à Delphes : « Connais-toi toi-même ». Mais que veut dire « se connaître soi-même » ? C’est savoir qui l’on est en tant que personne. Cela suppose de le vouloir. Or, nombre d’individus n’ont pas cette volonté, soit parce qu’ils n’en voient pas l’intérêt, soit parce qu’ils craignent ce face à face avec eux-mêmes. Il est vrai qu’il faut un certain courage pour se voir tel que nous sommes sur l’écran de notre conscience, d’autant plus que le reflet qui s’impose alors à nous est sans concession. Autrement dit, il laisse apparaître, certes les beaux aspects de notre personnalité, mais également ceux qui ne nous sont pas favorables a priori. Pourtant, il n’y a rien de plus noble et de plus utile que de travailler sur soi-même pour s’améliorer et en venir à exprimer ce qu’il y a de meilleur dans la nature humaine.

À son niveau le plus élevé, nous connaître nous-mêmes, c’est plus encore que nous connaître en tant que personne ; c’est connaître notre âme elle-même, c’est-à-dire qui nous sommes en tant que personnalité animique. En effet, savoir qu’il existe en nous une entité spirituelle qui évolue de vie en vie est une bonne chose, mais savoir ce qu’elle est, au point de s’identifier à elle, en est une autre. La philosophie rosicrucienne a précisément pour but de s’éveiller graduellement à cette dimension et de la conscientiser, jusqu’à pouvoir se dire en parfaite connaissance de cause : « Je me connais moi-même ». Il s’agit finalement d’en venir à penser, parler et agir, pas seulement comme un être vivant, mais également et surtout comme une âme vivante. Cela rappelle cette déclaration de Teilhard de Chardin : « Nous ne sommes pas des êtres humains vivant une expérience spirituelle ; nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine. »

Lorsque les Rose-Croix sortirent de leur anonymat au début du XVIIe siècle, ils s’adressèrent à « ceux qui recherchent la Connaissance ». En témoigne notamment l’affiche qu’ils placardèrent en 1623 dans les rues de Paris. Quatre siècles plus tard, il en est également ainsi de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix. Sous des formes multiples, l’ignorance, avec son cortège de fausses croyances et de superstitions, est toujours très présente et conduit les hommes à se nuire à eux-mêmes, aux autres et à la nature. Par ailleurs, nombre de connaissances sont utilisées d’une manière négative et mises au service d’intérêts illégitimes. Si l’humanité veut se donner un bel avenir et faire le bonheur de tous, elle n’a pas d’autre choix que de se mettre en quête de Connaissance. Si c’est aussi ce que vous pensez, je vous invite à partager cette lettre ouverte, ce qui permettra à d’autres d’en faire un support de réflexion et de méditation.

 

Avec mes pensées les plus fraternelles.

Serge Toussaint

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