« L’amour est la plus universelle,
la plus formidable et la plus mystérieuse
des énergies cosmiques. »
Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

LETTRE OUVERTE À L’AMOUR

de Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix

 

Pour être heureux et s’épanouir, tout être humain a besoin d’aimer et d’être aimé. S’il en est ainsi, c’est parce que l’amour, même si nous n’en avons pas conscience objectivement, est indissociable de la vie, telle qu’elle s’exprime sur Terre à travers les règnes minéral, végétal, animal et humain. Parfois au-delà des apparences, il est la force qui préside aux destinées de la nature ; mieux encore, c’est lui qui maintient l’univers en mouvement et rend possible l’Évolution cosmique. Lui dédier une lettre ouverte n’est-il pas le meilleur moyen de l’exalter, d’autant plus qu’en le faisant, c’est en fait à nous-mêmes que nous l’adressons ?

D’après les anthropologues et les linguistes, le mot « amour » est non seulement l’un des plus anciens à avoir été prononcés et écrits, mais également l’un des plus employés de tout temps, toute langue et tout pays confondus. Cela s’explique par le fait qu’il correspond à l’un des premiers sentiments que l’être humain a ressentis à l’égard de ses proches. La plupart des scientifiques attribuent ce sentiment à une pulsion cérébrale. Pourtant, on n’a jamais découvert dans le cerveau une zone susceptible de le générer. D’un point de vue rosicrucien, il prend sa source dans l’âme humaine ; il en est même l’essence spirituelle. Socrate voyait en lui la vertu des vertus et l’attribuait à ce qu’il y a de plus divin en nous. Quant à Platon, son disciple, il l’assimilait au désir qui, tôt ou tard, incite tout individu à rechercher le beau, le bien et le bon. D’une manière générale, tous les philosophes spiritualistes ont fait de l’amour un archétype qui transcende nos facultés et nos fonctions purement cérébrales.

Puisque je viens de me référer à Socrate et à Platon, il me semble intéressant de rappeler que dans la Pensée grecque, il y avait trois niveaux d’amour : Eros, Philia et Agapé. Eros correspondait à l’amour physique, dans sa dimension sexuelle ; Philia désignait l’amour psychologique, dans sa dimension affective ; Agapé s’apparentait à l’amour spirituel, dans sa dimension universelle. Ces trois niveaux d’amour n’étaient ni antinomiques, ni incompatibles, ni exclusifs. Cela étant, la plupart des philosophes grecs considéraient que le plus élevé et le plus louable était Agapé, car selon eux, il émanait de l’âme elle-même et transcendait le monde des apparences. Par la suite, les religions monothéistes, notamment le christianisme, ont fait de lui l’Amour divin, en ce sens qu’elles posèrent comme postulat que Dieu aime les hommes et que les hommes doivent aimer Dieu. En est-il ainsi ? À chacun sa réponse.

Dans son approche mystique, l’amour est plus qu’un sentiment, fut-il généré par l’âme elle-même ; c’est une loi à la fois naturelle, universelle et spirituelle. Dans la nature, cette loi s’exprime dès le règne minéral, car toute substance est constituée d’atomes qui s’unissent entre eux pour former des molécules, lesquelles s’unissent à leur tour pour former des structures de plus en plus complexes et volumineuses. Or, cette union est le résultat de la « loi d’attraction », telle qu’elle s’applique dans la matière dite inanimée. N’est-ce pas là une forme primitive d’amour ? Certes, on peut supposer que les atomes et les molécules ne s’unissent pas volontairement et consciemment, mais plutôt sous l’impulsion d’un processus physico-chimique. Cela étant, il n’en demeure pas moins qu’ils s’attirent mutuellement pour former tout ce qui existe sur notre planète, depuis le plus petit grain de sable jusqu’à la plus haute montagne.

Dans le règne végétal, la loi d’attraction devient plus évidente, car on peut l’observer sans trop de difficulté. On sait en effet que la reproduction des plantes est fondée sur l’union d’une cellule mâle et d’une cellule femelle, cette union pouvant être sexuée ou asexuée. Là encore, ce processus se fait a priori indépendamment de la volonté desdites cellules et sans qu’elles en aient conscience. Si je dis « a priori », c’est parce que la communauté scientifique elle-même reconnaît désormais que les végétaux disposent d’une forme de conscience plus  ou moins élaborée, selon les espèces. De nombreux documentaires ont montré que les arbres communiquent entre eux à des fins diverses : se protéger d’animaux prédateurs, se soutenir dans certaines situations, échanger des informations utiles à leur développement… Il a même été prouvé que certaines plantes sont sensibles aux pensées émises par les êtres humains et aux sons produits par des instruments de musique ; on a filmé une fleur “dansant” au rythme d’une mélodie jouée au moyen d’un violon.

Chez les animaux, la loi d’attraction n’intervient pas uniquement dans l’union des gamètes mâles et femelles, fondement, là aussi, de la reproduction. Elle s’exprime également à travers l’attirance qui pousse un mâle à se rapprocher d’une femelle (et inversement), certes sous l’effet d’un besoin sexuel, mais également sous l’impulsion d’un désir affectif, pour ne pas dire amoureux. Assurément, les animaux éprouvent de l’amour, et ce, d’autant plus qu’ils sont évolués : l’un envers l’autre dans un couple, envers leur progéniture, envers leurs congénères, envers l’homme. Pour s’en convaincre, il suffit de penser aux liens sociaux qui unissent entre eux   les éléphants, les dauphins, les suricates…, et à l’affection que les animaux dits de compagnie sont capables de nous manifester. On sait même que nombre d’animaux sauvages comme domestiques peuvent ressentir de la compassion et s’entraider. Il existe sur internet divers sites consacrés à ce thème («Entraide animale»). Si vous prenez le temps de les visionner, nul doute que vous en serez bouleversé.

Qu’en est-il maintenant de la loi d’attraction chez l’être humain ? Étant donné qu’il s’apparente à un animal évolué sur le plan physiologique, elle conditionne également son besoin et son désir de reproduction (Eros). C’est elle aussi qui s’exprime à travers son besoin et son désir d’affection (Philia), tant il est vrai que toute personne, à moins de souffrir d’un désordre psychologique ou d’une maladie mentale, cherche à aimer et à être aimée. Ces deux niveaux d’amour se retrouvent chez tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants   du monde, indépendamment de leur race, de leur culture, de leur nationalité et de tout autre élément apparemment distinctif. C’était vrai à l’aube de l’humanité, il y a plusieurs centaines de milliers d’années ; ça l’est toujours aujourd’hui, alors qu’elle compte plus de sept milliards d’individus. Sans cette attraction sexuelle et affective, instinctive et innée, elle n’aurait pas survécu à elle-même et aurait probablement disparu.

Mais l’être humain ne se réduit pas à un corps physique animé par un ensemble de fonctions et de facultés dépendant exclusivement de son cerveau. Il possède également une âme dont la vertu majeure est l’amour, dans sa dimension la plus élevée (Agapé). C’est elle qui fait de lui un être enclin à aimer bien au-delà de l’attraction sexuelle et même affective qu’il peut ressentir pour autrui. Sous son impulsion, il est capable d’éprouver des sentiments aussi profonds que la sympathie, l’empathie et la compassion. Que dire également de l’amitié ? Nous connaissons tous des personnes, célèbres ou anonymes, qui font de ces sentiments les fondements de leurs relations avec les autres. Il ne fait aucun doute que vous-même les éprouvez régulièrement, et que chaque fois que c’est le cas, vous vous sentez bien, heureux et en harmonie avec votre nature profonde. S’il en est ainsi, c’est parce que vous exprimez alors ce qu’il y a de meilleur, pour ne pas dire de plus divin, en vous.

Si tous les êtres humains ont en commun de chercher à aimer et à être aimés, on peut se demander pourquoi ils se sont toujours entretués, agressés et violentés au cours de l’histoire ? De même, comment expliquer qu’ils soient capables de se haïr à l’extrême et de se montrer cruels à l’égard de leurs semblables ? La réponse à cette question réside dans une faculté que les animaux, à l’exception des plus évolués, n’ont pas : le libre arbitre. Ils peuvent donc s’opposer à la loi d’amour et laisser libre cours à leurs instincts les plus primaires. Chaque fois qu’ils le font, ils expriment ce qu’il y a de plus négatif dans la nature humaine et se font les ennemis d’autrui en pensée, en parole ou en action. Cela veut dire que s’il est un fait que tout être humain possède au plus profond de lui cette vertu qu’est l’amour, il doit l’éveiller pour la rendre manifeste à travers ses jugements et son comportement. S’il ne le fait pas, son besoin et son désir d’aimer, et même d’être aimé, finissent par disparaître.

À l’instar de nombreux philosophes, les Rose-Croix pensent que l’être humain est bienveillant par nature. Si c’est le cas, c’est précisément parce qu’il possède une âme dont la vertu essentielle est l’amour. De nombreuses expériences effectuées avec de jeunes enfants ont montré qu’ils expriment spontanément de la compassion à l’égard de personnes qui souffrent ou sont dans la difficulté. De même, ils compatissent tout aussi spontanément aux souffrances des animaux et cherchent à leur venir en aide. C’est en grandissant, sous l’effet de leur ego en développement, qu’ils en viennent parfois à se quereller et à faire preuve de méchanceté les uns envers les autres. Mais lorsqu’ils le font, on peut les apaiser et rétablir l’harmonie en eux et entre eux. Dans ce domaine, l’éducation joue un rôle essentiel, et c’est aux parents de cultiver chez leurs enfants l’amour d’eux-mêmes, des autres, des animaux et de la nature en général. Cela ne peut se faire qu’en les aimant, sans omettre de le leur dire.

Précisément, qu’en est-il de l’amour de soi ? De toute évidence, il ne s’agit pas de n’aimer que soi-même, de manière à la fois égotiste et exclusive, tel Narcisse en admiration devant son reflet. Ce qu’il faut, c’est nous connaître nous-mêmes et nous apprécier tels que nous sommes, avec nos qualités et nos défauts, nos points forts et nos points faibles, nos connaissances et nos lacunes… De même, il faut, sinon s’aimer, du moins s’accepter tels que nous sommes physiquement. Cela n’est pas toujours aisé, d’autant que la société, à toute époque, exerce une “dictature” de la beauté physique à travers des modes qui reposent sur des critères pourtant subjectifs et arbitraires. Si l’humanité évolue comme elle le devrait, il viendra un moment où elle mettra en valeur la beauté intérieure, laquelle ne disparaît pas avec le temps puisqu’elle émane de l’âme elle-même. Plutôt que de parler d’une « personne belle », on parlera d’une « belle âme », c’est-à-dire d’une personne vertueuse, au sens de bienveillante, généreuse, honnête, tolérante…

Que faut-il entendre maintenant par « amour des autres » ? C’est aimer ce qu’ils  sont en tant qu’individus et apprécier leur compagnie, leur présence. C’est généralement le cas en ce qui concerne nos proches et, comme on le dit familièrement, les êtres qui nous sont chers. Leurs défauts, leurs faiblesses, leurs points faibles… ne nous empêchent nullement de ressentir de l’affection pour eux, et leurs qualités, leurs points forts, leurs connaissances… les rendent précieux à nos yeux. On peut dire de ces personnes qu’elles font partie, non seulement de notre vie , mais également de nous-mêmes. C’est ce qui explique pourquoi elles nous manquent lorsque nous sommes longtemps en leur absence, et pourquoi nous sommes affectés lorsqu’elles tombent malades, ont un accident ou sont confrontées à une épreuve qui les touche matériellement ou moralement. Et lorsqu’elles meurent, leur disparition crée un vide affectif qu’il est souvent difficile de combler, notamment si l’on est athée.

Mais l’amour des autres ne devrait pas se limiter à aimer nos proches et les êtres qui nous sont chers, car c’est là quelque chose de normal et de naturel. Il doit s’étendre également à ceux qu’a priori nous n’avons aucune raison d’aimer : ceux qui ne sont pas de notre famille, de notre ville, de notre région, de notre pays, de notre race, de notre culture ; ceux qui suivent une autre religion que la nôtre, qui n’ont pas les même idées politiques, qui ont des passions et des centres d’intérêt différents… Cela n’est possible que si l’on se comporte en citoyen du monde et si l’on fait sienne cette belle devise de Khalil Gibran : « La Terre est ma patrie ; l’Humanité est ma famille. » En un mot, cela suppose d’être profondément humaniste et de cultiver ce que les mystiques en général et les Rose-Croix en particulier appellent « Amour universel », ce qui, il faut en convenir, est difficile.

Comme vous le savez, nombre de philosophes et de penseurs ont exhorté les hommes à s’aimer les uns les autres. C’est certainement Jésus qui est allé le plus loin dans ce domaine, puisqu’il recommanda d’aimer même ses ennemis. Mais qui, parmi nous, est capable d’une telle chose, en supposant même qu’il le veuille ? Qui est suffisamment sage et bienveillant pour y parvenir ? Ce que nous pouvons faire, en revanche, c’est ne haïr personne. Vue sous cet angle, l’absence totale et permanente de haine est une forme passive d’amour. Imaginez ce que serait le monde si personne ne se haïssait ! Certes, une telle perspective peut sembler utopique, mais là encore, l’éducation devrait permettre de tendre vers ce but. Cela suppose d’apprendre aux enfants à être tolérants et à ne jamais se montrer haineux à l’encontre de ceux qui n’ont pas la même couleur de peau, la même nationalité, la même culture, les mêmes idées, les mêmes croyances, les mêmes manières de vivre, les mêmes idéaux…

S’il est impossible d’aimer tout être humain, il faut s’évertuer à aimer l’humanité en tant que telle. Nous faisons partie intégrante de son corps ; nous en sommes une cellule, parmi les milliards qui le composent. Ce corps possède une conscience collective, laquelle est formée de l’union de toutes les consciences individuelles. Or, les consciences individuelles des êtres humains influent sur la conscience collective de l’humanité, et la conscience collective de l’humanité influe sur les consciences individuelles des êtres humains. Aussi, si nous voulons que cette interaction soit positive et contribue au bonheur de tous, nous devons faire en sorte que les relations humaines soient fondées sur l’amour plutôt que sur la haine, sur la bienveillance plutôt que sur la malveillance. Carl Gustave Jung partageait ce point de vue, puisqu’il parlait de « l’inconscient collectif » et postulait que celui-ci affectait positivement ou négativement les inconscients individuels, et inversement, selon la nature des pensées que chacun entretient au quotidien.

En règle générale, les frères et sœurs “de sang” éprouvent de l’affection les uns pour les autres. Pourquoi ? Parce qu’ils ont la même mère et (ou) le même père, et que ce lien filial les conduit plus ou moins consciemment à se respecter, à se soutenir et à s’aimer. Or, dans l’absolu, tous les êtres humains sont des frères et sœurs, car leur génome est identique et le sang qui coule dans leurs veines est fondamentalement le même. Ils ont également en commun de dépendre de la Terre-Mère pour leur survie. Là aussi, savoir cela devrait suffire à ce qu’ils éprouvent, sinon de l’amour les uns envers les autres, du moins du respect. Mais plus encore : ils sont des âmes sœurs, car leurs âmes individuelles proviennent toutes de l’Âme universelle. Tous les êtres humains forment donc une même famille, non seulement biologique, mais également spirituelle. C’est là une raison supplémentaire pour qu’ils entretiennent une relation fraternelle et se refusent à la haine, à la malveillance, à la méchanceté et, d’une manière générale, à tout désir de se nuire mutuellement.

Venons-en maintenant à l’amour de la nature : il « coule de source ». Il consiste en effet à l’aimer, mais d’une manière active et non passive. Autrement dit, il s’agit de la respecter, de la préserver et de coopérer avec elle. Or, nous savons tous ce qu’il en est de nos jours : notre planète souffre de notre inconséquence. Sans aller jusqu’à dire qu’elle est à l’agonie, nous pouvons dire qu’elle est très malade. En fait, les êtres humains en sont venus à se comporter à son égard comme des coronavirus. On ne peut donc s’étonner qu’elle réagisse, parfois violemment, pour se guérir des maux qu’ils lui infligent depuis si longtemps. La situation est telle que si rien n’est fait sur un plan international pour lui permettre de se régénérer, elle risque à court terme de devenir invivable pour des centaines de millions d’individus, peut-être même pour toute l’humanité. Il semble bien loin le temps où elle était vénérée en tant que Terre-Mère. Plus que jamais, le moment est venu de réapprendre à l’aimer et d’accorder toute son importance à l’écologie.

Bien que les hommes, dans leur ensemble, manquent considérablement de respect à l’égard de notre planète, la majorité d’entre eux s’accordent pourtant à dire qu’ils aiment la nature. Si tel est le cas, c’est parce qu’elle est leur mère commune, en ce sens que leur corps physique est composé d’éléments qui proviennent d’elle : eau, minéraux, oligo-éléments… C’est aussi parce que leur âme, dans ce qu’elle a de plus divin, ne fait qu’un avec l’âme de la nature. Que nous en ayons conscience ou non, il existe entre la Terre et nous un lien biologique et spirituel très profond, de sorte que nous sommes enclins à éprouver de l’amour à son égard. Qui ne s’est jamais émerveillé devant un coucher de soleil, un vol d’oiseaux migrateurs, un arbre majestueux, une prairie en fleur ? Ce que nous ressentons alors transcende nos sens objectifs et notre raison, à tel point qu’il est très difficile d’exprimer ce ressenti par des mots et de le communiquer à quelqu’un d’autre.

Si l’âme humaine, dans sa dimension la plus divine, ne fait qu’un avec l’âme de la nature, l’une et l’autre ne font qu’un également avec l’âme de l’univers. Dès lors, faut-il en déduire que l’amour est une Force universelle inhérente à la Création ? Et si c’est le cas, la Création elle-même a-t-elle son origine dans l’Amour divin dont parlent les religions ? Un croyant aura tendance à dire « oui » ; un athée à dire « non ». Ce qui est certain, c’est que lorsque nous contemplons un ciel étoilé, il se produit une attraction indicible entre nous-mêmes  et l’Infini cosmique. Et à cet instant précis, n’avons-nous pas le sentiment, pour reprendre les termes de Victor Hugo, que « quelqu’un de grand nous écoute et nous aime » ? Rappelons-nous également que les philosophes grecs considéraient que l’Agapé ne faisait qu’un avec l’Agathos, qu’ils assimilaient au Bien suprême.

Dans les liens de l’amour fraternel,

Serge Toussaint

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